Je n’aborde pas la question de la langue française au Québec avec légèreté. C’est, pour moi, un sujet quotidien de préoccupation. Parce que le gardien du stationnement où il m’arrive de garer ma voiture, près de la Cité du multimédia, ne me répond jamais qu’en anglais. Parce qu’il arrive régulièrement que je sois en contact professionnel avec des anglophones québécois travaillant dans le réseau de la santé, que certains d’entre eux s’adressent à moi en anglais et ne savent pas ou ne veulent pas utiliser le français. Parce que là où je réside, dans les Cantons de l’est, un pourcentage significatif d’anglophones de souche ne peut pas ou ne veut pas parler français. Parce que j’ai de bons amis anglophones, de souche ou d’origine étrangère, qui manifestent une certaine résistance à parler français. C’est très subtil, cela reste au niveau non verbal, mais l’agacement est perceptible. Le français, langue commune ? Non, pas encore et, à Montréal, j’ai l’impression qu’il l’est de moins en moins.
Suis-je victime d’une illusion due au fait que j’ai l’épiderme très sensible ? Car je dois dire que je connais aussi quantité de Québécois anglophones, de toutes conditions sociales, qui ne se font pas du tout prier pour utiliser le français. Et je leur en suis reconnaissant.
Mais le gardien du stationnement me pose un véritable problème existentiel. Je maîtrise suffisamment l’anglais pour comprendre et me faire comprendre partout sur la planète. Je l’écris aussi avec une certaine facilité. Dans quelle langue dois-je répondre au gardien du stationnement et aux professionnels qui me parlent en anglais ? Il est tellement facile, pour moi, de passer à l’anglais…
Si j’étais n’importe où dans le monde, ailleurs que dans un pays francophone, je serais fort heureux qu’on s’adresse à moi en anglais. Je le serais encore plus qu’on le fasse en français et ce serait une agréable surprise. Mais ici, au Québec, j’ai l’impression de mourir un peu pratiquement chaque fois qu’on me parle en anglais.
Je dis « pratiquement chaque fois » parce que cela dépend de la personne à laquelle je parle. Un visiteur étranger est, à mes yeux, dans une position très différente d’une personne vivant au Québec. Mon attitude et mon état d’esprit ne sont pas les mêmes, non plus, envers les membres des communautés autochtones québécoises. Nos positions relatives de groupes minoritaires dans un contexte beaucoup plus vaste impose une toute autre dynamique à nos relations.
D’un strict point de vue existentiel personnel, je dois donc décider si j’accepte de mourir un peu en répondant en anglais au gardien du stationnement, ou au courriel en provenance d’un hôpital anglophone montréalais. Je me pose cette question depuis plusieurs années sans avoir réellement pris le temps d’y réfléchir en profondeur. Aujourd’hui, je réponds : non, je ne l’accepte pas. Mais cela ne signifie pas que j’exige que mon interlocuteur me parle en français. Ce dont il est question va beaucoup plus loin que la simple utilisation d’une langue particulière.
C’est d’abord à moi-même que je dois respect et ce respect passe par la vérification que mon interlocuteur peut ou ne peut pas utiliser le français. Cette vérification est un message : pouvez-vous parler en français ? Elle est le signal clair que je valorise l’utilisation de cette langue. Si mon interlocuteur me répond négativement, il saura qu’il ne peut répondre à mon attente et en ressentira un certain malaise, très subtil. Maîtriser deux langues n’est-il pas plus avantageux que d’en parler une seule ? Il saura aussi que j’ai du respect pour ma propre langue et que je n’en attends pas moins de sa part. Le respect est une des conditions essentielles de toute relation harmonieuse et personne ne peut refuser de l’accorder sans de profondes conséquences négatives.
L’avenir de la langue française au Québec est évidemment une question dont l’issue est collective. Il repose en grande partie dans la manière dont s’expriment les communicateurs publics, les artistes, les intellectuels, ceux qui se font le plus entendre et qui doivent maîtriser le mieux la langue pour se faire comprendre.


