

Je me doutais que mon appel risquait de susciter des réactions, particulièrement de la part de certaines de ces personnes, mariées à des conjointes d’origine chinoise.
Effectivement, une d’entre elles m’a dit diplomatiquement que « la situation au Tibet était assurément complexe » et une autre m’a renvoyé à un texte d’Élisabeth Martens, sinologue et auteure d’une Histoire du bouddhisme tibétain : la compassion des puissants. Cette auteure conteste fortement l’idée que le Tibet soit autre chose qu’une province chinoise et les Tibétains, un amalgame de peuplades tenues en servitude par un clergé dominateur. Son argumentation, cependant, ne cache pas du tout des accents ironiques et méprisants à l’égard du bouddhisme et de la spiritualité.
J’eus deux autres réponses négatives. La première venait d’un ami qui semblait plutôt favorable à l’opinion de Jacques Lanctôt, publiée sur Canoe. Celui-ci évoquait le fait que la CIA ait subventionné le Dalaï lama pour jeter le doute sur les enjeux réels des émeutes de Lhassa. Selon lui, ces émeutes font le jeu de l’Occident qui commence à avoir peur de la montée en puissance de la Chine. Les Chinois, plus diplomates, accusent plutôt le Dalaï lama d’être un diable à visage humain.
Le dernier refus fut d’un tout autre ordre : c'était celui de quelqu'un qui craint, en signant cette pétition, que son nom se retrouve sur une liste remise aux autorités chinoises et de ne jamais pouvoir mettre les pieds dans ce pays. Chacun sait que les dictatures ne plaisantent pas avec les délits d'opinion.
Il existe donc quatre types d’arguments évoqués contre l’idée d’un Tibet libre :
- historiques : le Tibet fait partie de la Chine au moins depuis le 13e siècle ;
- sociopolitiques : jusqu’à l'intervention militaire des Chinois en 1950, le Tibet était sous la domination d’une théocratie médiévale qui exploitait le peuple tibétain. Les Tibétains ont été "libérés" par les Chinois;
- géopolitiques : le Dalaï lama est un pion utilisé par l’Occident et la CIA pour affaiblir la Chine;
- antireligieux : toutes les religions exploitent le peuple et le bouddhisme tibétain ne fait pas exception.
Les quatre types d'argument comportent tous une part de vérité mais ils ne sont certainement pas toute la vérité. D'autre part, justifient-ils qu’une nation très puissante (la Chine) se soit invitée par la force en 1950, puis ait écrasé les révoltes successives qui ont secoué le Tibet depuis cette époque ? Justifient-ils l’étouffement des libertés fondamentales ? Justifient-ils que la Chine ait expulsé du Tibet tous les journalistes pouvant rapporter librement les faits sur son intervention actuelle?
Manifestement, les Tibétains ne partagent pas la même opinion que les Chinois sur leur destin. Manifestement, le Tibet représente le grain de sable qui fait grincer la machine de contrôle imposée par le Parti communiste. Manifestement, le Dalaï lama vient introduire des notions de dialogue et de respect largement étrangères aux jeux de pouvoir habituels entre les peuples et les pays. Tout ça vient certainement contrecarrer les plans de communication de ce qui s’appelle encore un régime dictatorial.
Ceci ne justifie en rien les violences des Tibétains envers les Chinois, que nous avons tous vues la semaine dernière. The Economist, dont le correspondant était le seul journaliste occidental sur les lieux, a qualifié ces violences de «soulèvement anticolonialiste».
J’ai fait mes devoirs en ayant pris connaissance des arguments contre les appels d’Avaaz à l’endroit du gouvernement chinois. Aucun de ces arguments ne tient la route quand il est question de liberté. Tous les peuples ont le droit de protéger leur culture et de choisir librement leur destin. Tous les individus ont des droits fondamentaux.
Pour signer la pétition, cliquez sur ce lien.
2 commentaires:
Le Tibet n'est pas le Kosovo et la Chine n'est pas la Serbie. La Chine ne se laissera pas ceinturer de bases militaires américaines sur son périmètre. Va pour la géopolitique. L'implication de la CIA dans la déstabilisation de la région est documentée. Ici comme ailleurs. Le droit à l'autodétermination des peuples, d'accord, mais il faut que ce soit l'autodétermination de peuples et pas autre chose qui soit l'enjeu. Les États -Unis ont moins affaire en Irak que les Chinois au Tibet, c'est sûr ...pour des raisons historiques et de proximité évidentes. Il faut aussi mesurer, compter: le nombre des morts, les populations déplacées, les blessés et évaluer les dommages matériels. En comparant on se modère. La lutte au Tibet, oui, mais s'agit-il d'un nationalisme religieux ? Que veut-on ? Un État religieux ? Les moines au pouvoir ? Une république ? Rétablir l'inégalité entre les dix ethnies qui composent le Tibet ? Je n'ai encore rien lu qui reproche au régime socialiste de Pékin de discriminer une ethnie par rappport à l'autre, n'est-ce-pas déĵà une grande réalisation ? (Je ne suis pas sûr que c'était le cas avant 1959 ou avant 1949 ?)Une réalisation pas encore à l'ordre du jour au Canada ou les anglophones reçoivent de l'aide pour affirmer leur présence autant que les francophones qui sont véritablement la seule minorité linguistique en perte de locuteurs, et cela de façon ininterrompue depuis 1760 - de 99% à 23% - suivant une courbe d'assimilation régulière au fil des générations et au fil des siècles. L'indépendance du Québec n'a pas le "glamour" de l'indépendance du Tibet, il est vrai ...hélas! Nous faudrait-il la Chine comme voisin ? Je me pose la question, à quand des tibétains pour soutenir l'indépendance du Québec ? C'est cette solidarité des peuples en lutte que j'attends.
Bref, je n'ai pas envie - mais pas du tout envie - de m'exciter parce que la presse occidentale a soudainement décidé unanimenment que le Tibet valait notre attention, qu'il était désormais à l'ordre du jour. Je n'y crois tout simplement pas. Je décroche.
GV
Cher G, il y a beaucoup d'inconnues dans ce que vous écrivez.
La première est de supposer que les Tibétains réclament l'indépendance de la Chine et inviteront les Américains à y établir une base militaire. Le Dalaï-lama répète, à qui veut l'entendre, qu'il souhaite que le Tibet ait une certaine forme d'autonomie administrative. Si j'étais Tibétain, la dernière chose que je souhaiterais serait de voir les Américains débarquer avec armes et bagages. Si j'étais Tibétain et que je rêvais, je souhaiterais que mon pays devienne la Suisse de l'Asie (il y a d'ailleurs certains similitudes géographiques, ne trouvez-vous pas?). Mais, dans les circonstances présentes, je souhaiterais simplement que le Tibet soit vraiment une région autonome. L'empire du Milieu a toujours considéré ses voisins comme des vassaux et je ne vois pas trop comment il pourrait en être autrement. Donc, votre premier argument ne me convainc pas du tout.
En ce qui concerne le décompte des morts et des déplacés, un mort est toujours de trop. Mais entre 1,200,000 ou 500,000, y a-t-il une différence réelle? La terreur d'une population, elle, est sans doute semblable. Je vous invite à visionner le film québécois "Ce qu'il reste de nous", tourné clandestinement au Tibet et jamais diffusé dans des conditions où les personnes qui témoignent pourraient être identifiées par les autorités chinoises. Nous pourrons toujours compter les morts mais je ne suis pas certain que ce soit réellement utile dans la discussion.
Vous vous posez des questions sur la nature de la révolte en cours. Pouvez-vous fournir une réponse? Lorsqu'un peuple est victime d'une dictature, tous les moyens de canaliser sa protestation font l'affaire. Pensez à la Pologne et aux chantiers maritimes de Gdansk. Pensez aux moines de Birmanie, à Desmond Tutu en l'Afrique du Sud, à monseigneur Romero au Guatemala, à Martin Luther King. La dimension religieuse de ces luttes contre des régimes oppresseurs a toujours été présente... parce que la religion était le seul moyen à portée de main. Votre argument contre le fait que le drapeau soit porté par des religieux ne tient pas la route.
En ce qui concerne la discrimination à l'endroit des Tibétains, les compte rendus de la situation par des journalistes occidentaux laissent entendre que les Tibétains se sentent victimes de discrimination. D'ailleurs, tout ce qui n'est pas Han en Chine (c'est-à-dire Chinois pure laine) semble avoir certaines revendications. La rhétorique et les constitutions sont une chose, la réalité en est une autre.
Dernière remarque, ce n'est pas d'hier que l'Occident s'intéresse à la situation au Tibet et je n'ai pas attendu la presse occidentale pour le faire. J'étais parmi les manifestants montréalais qui ont fait savoir à un officiel chinois (dont je ne me souviens plus du nom ni du titre, lors de sa visite à Montréal en je ne sais plus trop quelle année) qu'ils étaient en désaccord avec la manière dont la Chine se comporte au Tibet. En septembre 2005, des manifestations ont eu lieu à Toronto et Ottawa lors de la première visite officielle au pays de Hu Jintao. Il n'y avait aucune «excitation» de la presse à ce moment.
Des millions de personnes à travers le monde se tiennent au courant et s'informent du sort des Tibétains depuis fort longtemps. Et cela parce que le Dalaï-lama en est venu à représenter dans l'imaginaire collectif occidental une des plus grandes figures spirituelles de notre temps. Cet homme est investi d'un ascendant moral exceptionnel. Il est de la trempe des mère Térésa, Nelson Mandela et autres abbé Pierre. Les média n'ont pas construit ces personnages plus grands que nature, ils s'en abreuvent.
Ne méprisez pas la beauté du monde, même si elle n'est pas parfaite, ni toujours éclairée. Au moins, elle ne traite pas ses vis-à-vis par le mépris.
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