Il est parfois malaisé de déterminer sur quels critères il faudrait faire le bilan d’un gouvernement et évaluer les promesses que nous font les politiciens.
L’économie est évidemment un bon point de départ mais il est trop général pour qu’on ne pousse pas l’analyse un peu plus loin que le taux de chômage ou l’augmentation du PIB. Certes, chaque société a ses enjeux spécifiques, ici la langue et l’immigration, là la sécurité internationale, là encore les traités commerciaux, les politiques de l’éducation, etc.
Mais si nous prenons comme points de référence quelques valeurs assez universellement partagées comme une vie en santé, des chances égales pour tous, une vie démocratique dynamique, une société sans exclus, sans doute disposons-nous de points d’évaluation «transversaux» qui peuvent être appliqués à un grand nombre de projets et de politiques.
Les déterminants sociaux de la santé synthétisent passablement bien l’ensemble des conditions qui permettent à une population d’atteindre un niveau de santé physique, émotive, cognitive et sociale optimale. Leur plus grand intérêt, c'est qu'ils se situent tous en amont de la médecine et agissent comme des révélateurs de l'état de santé d'une société. Si, dans une société, les déterminants sociaux de la santé sont au vert, les membres de cette société auront, collectivement, un bon état de santé. S'ils sont au rouge, on peut s'attendre à ce que l'état de santé des individus se détériore. Exactement comme on l'a vu de manière spectaculaire en ex-URSS (diminution de l'espérance de vie de plusieurs années) et comme on le voit aussi dans plusieurs pays d'Afrique.
Grosso modo, les déterminants sociaux de la santé, ce sont l’accès à l’éducation, la répartition de la richesse, les politiques de l’enfance, l’environnement social, l’environnement physique, les normes du travail, les normes culturelles et les services de santé. Comme nous considérons la vie et la santé comme valeurs humaines suprêmes, ne serait-il pas approprié que les politiques convergent pour renforcer de toutes les manières possibles ces fondements d’une société dynamique?
L’effet des déterminants sociaux de la santé se fait toujours sentir de façon plus intense sur les populations plus fragiles économiquement et socialement. Par exemple, on sait que toute mesure affectant l’accessibilité des services de santé a un impact direct sur les populations n’ayant pas de marge de manœuvre financière. On peut donc raisonnablement conclure que les politiques ayant comme conséquence de faire payer les gens de leur poche pour certains soins entraînent une dégradation de l’état de santé moyen de la population. Même chose pour l’accès à l’éducation, l’environnement physique et social, les normes du travail, etc.
Et il existe un constat terrible auquel aucun parti politique ne peut se soustraire complètement : globalement et localement, les politiques mises de l’avant depuis deux décennies ont fait augmenter les écarts entre les plus pauvres, la classe moyenne et les plus riches, dixit l'OCDE. L’augmentation de cet écart signale que les inégalités de santé sont aussi en augmentation.
Quel sera l’impact des promesses faites par les partis politiques québécois sur les déterminants sociaux de la santé ? À quoi pouvons-nous nous attendre ?
Investissements dans les infrastructures
Les investissements dans les infrastructures sont-elles une manière de diminuer les écarts de revenus entre les extrêmes de la pyramide sociale? Ils vont stimuler l’emploi et améliorer l’état des routes certes, mais mettront-ils au travail des gens exclus du marché de l’emploi ? Permettront-ils d’augmenter les qualifications des gens les moins formés ? Si on sait que la meilleure manière de diminuer les écarts de revenus est de permettre à plus de gens de travailler pour des salaires dignes de ce nom, une telle politique d’investissement doit aussi s’accompagner de mesures de formation professionnelle visant des gens exclus de ces emplois. Combien y a-t-il d’immigrants récents dans les métiers de la construction ? Combien de gens ayant perdu leur emploi dans l’industrie ou dans les forêts seront-ils recyclés en travailleurs de la construction ?
Les investissements dans les infrastructures sont un outil formidable de stimulation de l’économie mais ils doivent viser plus large. À ce que je sache, il n’existe nulle stratégie et nulle vision en ce sens. 0/10 pour le manque de vision de tous les partis mais un + pour Charest et son équipe qui ont anticipé ( ?) les problèmes de l’économie.
Hausse du salaire minimum
Si on augmentait le salaire minimum à 10 $ (plutôt qu’à 9,50 $ dans deux ans), une personne seule travaillant à temps plein à ce salaire se situerait à peu près au seuil de la pauvreté. Un tel niveau de salaire ne peut que continuer de faire augmenter l’écart avec les mieux nantis car il équivaut à une augmentation salariale de 1% par année pour une personne gagnant 50,000 $ et de 0,5% pour quelqu’un gagnant 100,000 $. Il devrait au moins augmenter du double chaque année pendant 5 ans pour n’équivaloir encore qu’à 75% du revenu médian, soit le mi-chemin entre la pauvreté et la moyenne. La question est certes complexe mais la situation des personnes, elle, est limpide.
Il faut exiger des partis un engagement et des propositions concrètes pour réduire les écarts de richesse, par le biais du travail et de la fiscalité pour ceux qui peuvent travailler et par des mesures ciblées pour les autres. Comparativement aux autres partis, encore un + pour Charest, mais la mesure dénote un manque de perspective. L’ADQ récolte un double (-) sur ce point car un de ses candidats s’est prononcé contre toute hausse du salaire minimum. Quant à Pauline, a-t-elle quelque chose à dire ?
Éducation
Quoiqu’en disent les professeurs d’université, ce n’est pas en augmentant les salaires des gens qui gagnent déjà plus de 100,000 $ par année qu’on va faciliter l’accès aux études supérieures, revaloriser la profession d’enseignant et former la main-d’œuvre dont on a tant besoin. Les investissements en éducation doivent d’abord viser à qualifier des gens qui se retrouvent sur la touche. Mais cela ne peut se faire que par la valorisation collective de l’éducation et par une valorisation de la profession d’enseignant. Il y a là un immense chantier qui n’implique pas seulement des dollars mais un changement de culture. Je ne vois pas grand-chose dans les programmes politiques qui correspond au défi. 0/10 pour la vision d’ensemble. Par contre, les libéraux et les péquistes ont compris depuis quelques temps déjà qu’il faut tout faire pour que le moins de monde possible tombe entre les craques. Pour la famille et l’enfance : 8/10 avec léger avantage aux péquistes. 0/10 à l’ADQ qui préfère garder les femmes à la maison.
Habitudes de vie
Comment rendre les villes plus vivables, diminuer la prévalence de l’obésité, améliorer les habitudes alimentaires, améliorer les transports collectifs, favoriser les transports actifs, favoriser l’activité physique ? La simple énumération des cibles suffit à tracer un programme qui touche les ministères des transports, de la santé, de l’éducation, des affaires municipales et de l’environnement. Ai-je entendu un parti reprendre à son compte les cibles de santé publique pour mettre les moyens nécessaires à l’atteinte de ces objectifs ? Aucun.
Quant au projet de transformation de la rue Notre-Dame en boulevard urbain à haute intensité de circulation, il sabote les efforts de réduction de la pollution et, à mon avis, ne propose pas une véritable vision à long terme du transport collectif même s'il l'améliorera un peu. Misère. 1/10 pour le Ministère des transports du Québec et son ministre.
Ce premier bilan rapide de la mi-campagne me laisse un goût amer : la politique québécoise fonctionne à la petite semaine et le manque de vision est flagrant.
Pour la première fois de ma vie, je songe à aller annuler mon vote. Dans mon comté, le candidat péquiste s’est brûlé localement en appuyant activement le plan d’urbanisme de Sutton. Comme le plan manquait singulièrement de vision, les citoyens ont réclamé un référendum. Et plutôt que de perdre la face, la Ville a retiré le projet pour mieux revenir plus tard. Le candidat péquiste, lui, semble n’avoir rien compris. Misère…
P.S.
Si vous voulez mieux comprendre pourquoi les déterminants de la santé peuvent servir à évaluer les effets des politiques sur l'état de santé d'une population, je vous invite à lire le dossier que j'ai signé sur ce sujet sur PasseportSanté. C'est présenté très simplement mais ce n'est pas un roman.
dimanche 23 novembre 2008
Élections Québec 2008
samedi 15 novembre 2008
Le sentiment de plénitude
Je fais partie d'un groupe de personnes qui, depuis environ quinze ans, se rencontrent deux ou trois jours de suite, trois fois par année. Appelons-le groupe S-E. Il y a quinze ans, le groupe S-E a pris naissance d'un vague souhait commun de réinventer des rituels. Parce que nous avions le sentiment que la société ne nous en offrait aucun qui nous convienne.
Je parle évidement de rituels significatifs, porteurs d'une valeur symbolique reconnue comme telle, et non de rituels de convenance ou de rituels inconscients qui se confondent avec des habitudes ou des normes sociales.
Je crois que personne ne connaissait tout le monde lors de la première rencontre, mais chacun était connu d'au moins une ou deux autres personnes. Ces rencontres n'ont pas donné naissance à de nouveaux rituels, elles sont devenues le rituel. Et au fil du temps, à force d'échanges et, parfois, de confrontations, nous avons développé entre nous une exceptionnelle capacité d'intimité.
Je dis «exceptionnelle» parce que je n'ai jamais participé ou été témoin d'aucun autre groupe qui permette à ses membres de se dévoiler aussi profondément dans leur humanité sans être un groupe de thérapie ou de croissance personnelle. Voilà pour le contexte.
Cette réflexion vient du fait que je suis ressorti de la dernière rencontre du groupe S-E avec un sentiment de plénitude tel que je n'en ai connu à peine deux ou trois fois dans ma vie.
Il n'est pas facile de décrire ce sentiment mais pour essayer de faire comprendre de quoi il s'agit, disons que ça possède une certaine parenté avec la paix profonde qui a suivi l'orgasme le plus puissant que vous ayez jamais vécu. Mais il me semble qu'il y a des différences. Si la paix qui suit l'orgasme profond s'accompagne d'un sentiment d'être complet, sans l'ombre d'un désir de plus, le sentiment de plénitude est celui d'un débordement dans toutes les directions, comme un verre trop plein.
Je crois que tous les sentiments ont des causes précises, très spécifiques. Le sentiment qui m'a habité a été causé directement par les membres de notre groupe qui ont tous exprimé et touché une zone très intime d'eux-mêmes, à tour de rôle, par une chanson. L'intensité et l'émotion de chacun ont varié mais la vérité, elle, a été constante. C'est, je crois, le fait de toucher vingt fois de suite la vérité de chaque être qui a généré la plénitude. Car chaque fois que l'on touche, c'est le coeur qui est touché. Il s'installe ainsi une harmonisation du corps, du coeur et de l'esprit. D'où la paix, la gratitude et la plénitude.
Exceptionnellement, nous avions invité à cette rencontre deux personnes étrangères à notre groupe pour nous accompagner dans nos chansons. Je ne crois pas me tromper en disant qu'elles ont réalisé, elles aussi, qu'il s'est passé quelque chose de particulier et de rare pendant leur séjour parmi nous.
Si j'essaie de décortiquer le sentiment de plénitude, de découvrir ce qui le compose, comment il est généré, je remarque qu'il ne peut exister sans inclure au moins une autre personne. La raison me semble évidente: il est généré en touchant à plus que soi, à autre que soi. Le plénitude ne peut se remplir en se limitant à soi-même, elle exige quelque chose d'autre. Et vingt personnes vraies sont plus que suffisantes pour provoquer un débordement...
La plénitude peut aussi se distinguer par ses effets. Comme elle déborde, elle cherche naturellement à se partager. Dans les jours qui ont suivi notre rencontre, il me semble que pour la première fois en quinze ans plusieurs personnes ont spontanément communiqué avec les autres membres comme pour continuer la rencontre. Et ce blogue n'est pas autre chose qu'un désir de partage.
La plénitude est comme les autres sentiments et les émotions: ils vont et viennent, naissent, grandissent puis meurent. Ces mouvements (même étymologie qu'émotion: movere, bouger) s'inscrivent aussi dans le corps. Si les émotions violentes comme la colère et la peur provoquent des crispations et des afflux de sang dans certains organes, la plénitude provoque au contraire une étrange sensation de paix, de relaxation et un désir de calme et de silence. Comme pour apprécier le reflet de la lune sur un lac où pas une brise ne vient troubler le miroir.
Il y a maintenant près d'une semaine que notre rencontre a pris fin. L'onde qu'elle a générée continue de se propager.
mardi 11 novembre 2008
Long silence
De retour. Ces trois mois sans rien publier n'ont pas été des mois sans réflexion mais mon long silence a reflété ma difficulté à mieux définir ce que je veux faire de cette plate-forme. Et pendant ce temps j'ai écrit chaque semaine un blogue sur PasseportSanté.
La principale difficulté que je rencontre est de déterminer le principal objectif du blogue. Et comme j'ai un esprit curieux qui navigue autant dans la politique, la science, la philosophie que dans la réflexion intime, je suis devant un problème qui ressemble à la quadrature du cercle. D'autre part, pour compliquer encore un peu les choses, tenir un blogue de qualité exige temps et constance, deux «biens» dont je ne dispose qu'en quantité plutôt limitée. Éventuellement, consacrer plus de temps au blogue exigerait qu'il génère quelque revenu. Or ceci n'est possible qu'en produisant quelque chose de grande valeur, ce qui implique quasi nécessairement plus de temps...
Un blogue peut aussi avoir un aspect "journal personnel". Je ne parle pas d'exposer à tout vent des états d'âme sans intérêt mais de partager des découvertes et des étonnements quotidiens. Je lis chaque semaine The Economist, Nature, The New Scientist, je parcoure chaque jour les manchettes du Devoir, de la BBC et le résumé de Foreign Policy qui m'amène souvent sur les sites du NY Times et du Washington Post. Je reçois les fils de nouvelles de Public Library of Science, The Lancet, et je consulte aussi les manchettes de BBC Health et de Radio-Canada. Je reçois les bulletins de nouvelles de l'OCDE et de l'Institut national de santé publique du Québec... Ça fait beaucoup d'informations.
Et régulièrement de cet amas d'informations émerge la cohérence du monde.
J'ai passé pratiquement les trois derniers mois à lire sur les déterminants de la santé et à produire un dossier et un «jeu» destinés à mieux faire connaître ces concepts. Ce sera en ligne la semaine prochaine sur PasseportSanté et je suis plutôt content de mon coup. Simplement parce que les déterminants de la santé constituent les fondements d'un programme de bonne gouvernance sociale et politique et qu'ils sont incontestables. Qui plus est, la science y confirme l'éthique.
Autrement dit, si ces concepts étaient bien disséminés et bien compris par la population, les politiques de l'État pourraient être évaluées à partir de critères incontournables. Et l'ADQ disparaîtrait à tout jamais du paysage politique québécois parce que la plupart de ses politiques (mais pas toutes) viennent miner les déterminants sociaux de la santé.
Je termine ce blogue en vous indiquant un article paru dans The Lancet de cette semaine : Addressing social determinants of health inequities: what can the state and civil society do? Une des conclusions de cet article se lit comme suit : "Powerful synergies have emerged when civil society, public-health programmes, and the media have joined forces to stimulate and sustain sound national and international public debates...» Ce blogue, qui est un média et qui fait partie de la société civile, essaie donc de stimuler le débat public.
P.S. Si vous essayez de lire l'article du Lancet, on vous demandera un mot de passe et un nom d'utilisateur. L'inscription, qui est gratuite, vous donne droit à certains articles gratuits de temps à autre. Si le sujet vous intéresse, ça vaut la peine de le faire car je pointerai certainement de temps en temps sur cette revue médicale.
mardi 22 juillet 2008
Défense du système public de santé
Il y a déjà quelques années que je me familiarise avec ce qu'on appelle les déterminants de la santé, c'est-à-dire tous les facteurs - environnementaux, politiques, culturels, sociaux et individuels - qui influencent notre état de santé. Et j'ai la chance de devoir le faire pour des raisons professionnelles, ce qui m'amène à lire des tonnes de documents que le commun des mortels n'aurait ni l'intérêt ni le temps de lire.
Tout ce qui touche aux déterminants de la santé est de la dynamite sociale et politique. En effet, quand on considère la santé sous cet angle, il est clair que les facteurs individuels (comportementaux et génétiques) ne sont qu'une partie de l'histoire. La part des facteurs autres qu'individuels est probablement trois fois plus déterminante pour notre état de santé que la qualité de nos habitudes personnelles (à moins, bien sûr, de faire systématiquement des abus). Ce qui implique donc qu'une partie de la solution à nos problèmes de santé se trouve en amont de la médecine et du système de santé. C'est ce que démontre de façon plutôt limpide l'étude des déterminants de la santé.
Je suis actuellement en train de lire la totalité des rapports publiés par la Commission sur les déterminants sociaux de la santé mise sur pied il y a trois ans par l'Organisation mondiale de la santé. Gros travail, plusieurs centaines de pages, des réseaux de connaissances provenant de tous les continents. La Commission rendra public son rapport final à la fin d'août, à Genève.
Mais ça vaut la peine que je vous fasse part de ce que j'ai retenu du rapport du Groupe de travail sur les systèmes de santé. Si je devais résumer les conclusions en quelques mots, je dirais «les systèmes publics de santé fournissant une couverture universelle sont la condition d'un accès équitable aux services de santé et le meilleur moyen de réduire les inégalités en santé».
Il est vraiment très instructif de prendre connaissance du tableau faisant état des contextes qui favorisent ou nuisent à un système de santé axé sur la réduction des inégalités en santé et de l'iniquité dans l'accès aux services de santé. Dans ce qui favorise l'établissement (et le maintien) d'un tel système, je note : forte participation de la communauté, bon niveau de littératie, culture de solidarité, planification participative, faible niveau de financement privé et bon réseau de première ligne. Parmi les facteurs qui lui nuisent, je note : domination par des intérêts corporatifs, faible participation de la communauté et puissantes hiérarchies.
Compte tenu de la part de financement de plus en plus importante provenant des assurances privées, du caractère brinquebalant du réseau de première ligne, du blocage imposé depuis plus de 20 ans par les intérêts corporatifs (pharmaceutiques, corporations professionnelles, syndicats et bureaucraties) en présence et de la faiblesse de la participation communautaire aux instances décisionnelles, je ne crois pas que l'état de notre système de santé s'améliore.
Quand on finit par y entrer, il fournit les services pour lesquels on l'a créé mais la qualité et les délais y sont très inégaux pendant que la couverture se rétrécit et que la facture augmente. Bref, la situation est loin d'être optimale et la situation engendre une augmentation des inégalités en santé. Cette augmentation est documentée par l'Institut national de santé publique du Québec.
Si on s'y arrête un peu, l'état de santé d'une population est un excellent marqueur de l'état de santé d'une société. Simplement parce que les facteurs qui témoignent de la vitalité d'une collectivité (créativité, littératie, prospérité, cohésion sociale, etc.) sont des facteurs qui influencent directement la santé d'une population. D'où l'intérêt d'agir sur les déterminants de la santé en élaborant des politiques cohérentes axées sur ces déterminants. Ça couvre large: éducation, économie, culture, transports, urbanisme, et j'en passe...
Le concept de déterminants de la santé est particulièrement intéressant parce qu'il fournit un cadre conceptuel cohérent sur lequel il peut être assez facile d'établir un consensus social. Une des tâches les plus importantes consiste donc à le faire connaître et à en expliquer les tenants et aboutissants.
J'aurai l'occasion d'y revenir.
dimanche 29 juin 2008
Cet épuisant manque de symboles
24 juin 2008. Encore une fois, je ne marquerai la fête nationale québécoise que par un acte de présence sans enthousiasme au rassemblement au parc municipal du village où j'habite. Il y a déjà très longtemps que je ne participe plus à cet événement qui se veut rassembleur mais qui ne l’est pas vraiment. À Montréal, le défilé de la St-Patrick rassemble cinq fois plus de participants que celui de la fête nationale. Il y a un problème. Combien de nos concitoyens anglophones participent aux célébrations du 24 juin ? Combien de ceux qui défileront ou fêteront le 1er juillet sont présents aux fêtes du 24 juin ?
J’ai un problème avec le 24 juin parce que j’ai la certitude que cette fête ne rassemble pas tous mes concitoyens. Je sens la journée hantée par le fantôme de St-Jean-Baptiste, même si on a tout fait pour l’éloigner. C’est une journée de l’année où je me sens particulièrement canadien-français et c’est celle où je voudrais le moins l’être. Tout simplement parce que j’ai un besoin lancinant de sentir l’unité des gens qui vivent sur ce territoire. J’ai besoin de dire nous, les habitants du Québec…
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J’ai profité de la journée pour lire les extraits du rapport de la Commission Bouchard-Taylor que j’ai imprimés il y a déjà quelques semaines. J’y lis : « Le défi présent, c’est de nourrir de symbolique et d’imaginaire la culture publique commune faite de valeurs et de droits universels, mais sans la défigurer. » (p.189)
Je partage la description de la nature du défi : nourrir de symbolique et d’imaginaire. Ce besoin est tellement criant que tout ce qui peut nourrir l’imaginaire canadien-français est mis à contribution : Maurice Richard, René Lévesque, Céline Dion, le Cirque du Soleil, Robert Lepage… J’y vois beaucoup d’exemples qui peuvent être inspirants mais, à part René Lévesque du fait de son rôle d’homme d’État, aucun symbole capable de nourrir la culture publique commune.
Le symbolique dont j’ai besoin est d’un autre niveau. Il doit représenter l’ordre d’une société, les principes autour desquels elle s’organise. À ce titre, il doit posséder plusieurs caractéristiques. Tout d’abord, il doit être l’élément central de l’identité sociale individuelle et collective. Pour ce faire, il doit évidemment permettre à tous les citoyens, sans exclusion, de s’identifier à cet élément. Dans le contexte particulier du Québec, ce symbolique doit apporter à chacun un élément de sécurité qui écarte les réflexes de peur devant la différence et de crainte face à l’avenir. Encore une fois, le contexte historique particulier du Québec, où il n’y eut jamais de véritable acte fondateur, exige que ce symbolique représente une fondation, le début de quelque chose. Ce symbolique doit aussi avoir des impacts concrets sur la manière dont les membres de la société entrent en relation les uns avec les autres. Autrement dit, il doit contribuer à diminuer les inévitables conflits internes de la société et lui permettre d’utiliser ses énergies à résoudre de manière créative les problèmes et les défis d’une société dynamique. On reconnaîtra ce symbolique en ce qu’il sera un objet de fierté collective, capable de nourrir l’imaginaire de chacun et capable de nous mobiliser au besoin.
Pour des raisons qu’ils expliquent, les commissaires Bouchard et Taylor n’ont pas abordé leur travail en y intégrant pleinement la perspective des communautés amérindiennes ni celle de la communauté anglophone. Il s’est agi d’un assourdissant silence qui a empêché le travail d’aboutir à un résultat fécond. Le journaliste du Devoir a bien compris le sort du rapport par un titre qui résumait les positions prises rapidement par la classe politique: « Quatre enterrements pour un rapport ». Bien sûr, le malaise identitaire à l’origine de la commission s’est exprimé exclusivement dans la communauté d’origine canadienne-française. Mais s’il s’agissait de parler de culture publique commune, il aurait fallu inviter et considérer toutes les parties impliquées.
Les commissaires croyaient-ils vraiment que leurs recommandations seraient capables de «nourrir de symbolique et d’imaginaire la culture publique commune» ? Les deux recommandations les plus chargées de symbolique – le sort du crucifix au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale et la récitation de la prière au début des séances des conseils municipaux – furent proprement renvoyées dans les catacombes de l’inconscient collectif commun sans le moindre questionnement. Comme échec de mission, il est difficile de faire mieux.
Lorsque je dis que notre manque de symboles nous épuise, c’est que l’absence de repères collectifs condamne cette société à des efforts qui ne parviennent jamais à leur terme. Nous venons d’en avoir un exemple saisissant.
vendredi 6 juin 2008
OGM (3): de "Soleil vert" à "Minority Report"
Je pensais terminer cette série sur les OGM en commentant deux idées de l’article de Ronald J. Herring, Opposition to transgenic technologies: ideology, interests and collective action frames. La première est celle du "biorenforcement d'aliments", la seconde qu'il puisse exister une solution technique à des problèmes de justice sociale. Mais la réflexion a mené à une perspective beaucoup plus large.
Le professeur Herring écrit : « Nous pouvons penser que, au fil du temps, des crises urgentes feront augmenter l’intérêt pour des domaines comme la biocorrection (bioremediation), les plastiques biodégradables, les plantes résistantes à la sécheresse et le biorenforcement d’aliments pour les gens qui n’ont pas le choix de ce qu’ils mangent ». Je vous invite à méditer un instant sur ce que signifie le « biorenforcement d’aliments pour les gens qui n’ont pas le choix de ce qu’ils mangent ».
Si vous avez vu, jadis, le film d’anticipation Soleil vert, vous savez exactement ce que ça signifie : on propose de nourrir les damnés de la terre avec du riz – ou des biscuits – contenant les nutriments dont ils ont besoin pour rester en vie. Les plus pauvres sont toujours utiles pour justifier n'importe quelle invention destinée à "améliorer leur sort", bien que le sort de ces mêmes personnes soit la dernière préoccupation des inventeurs. Bien naïfs sont ceux qui pensent qu'une solution technique peut nous éviter de nous attaquer directement aux problèmes de gouvernance et de justice sociale qui sont un facteur majeur, sinon causal, de la pauvreté. Mais ce n’est guère surprenant qu'on présente les choses ainsi: les entreprises qui sont derrière les organismes génétiquement modifiés font dans la technique et non dans la justice sociale. Quand le seul outil qu’on possède est un marteau, tout ce qu’on voit ressemble à un clou! Mais, diable, il faut être culotté pour affirmer qu'une entreprise qui vise la plus grande rentabilité et la plus grande domination de son marché se préoccupe du sort des plus pauvres d’entre les pauvres. Ah, évidemment, s'il y a une piastre à faire, pourquoi pas? En effet, pourquoi pas!
Malgré mes réserves sur les motivations derrière la mise au point d'OGM, je suis loin d’être opposé aux manipulations génétiques, bien que je sois convaincu de la nécessité de ne procéder qu’avec une extrême prudence. Mais quand on considère l'extrême diversité des formes présentes dans la nature, il semble bien qu'il n'y ait aucune limite à ce que la création peut engendrer. En regardant un acarien ou un insecte au microscope, bien malin qui pourrait dire si la bête n'est pas le résultat d'une manipulation génétique aberrante. Par contre, je suis farouchement opposé à ce qu’on nous fasse prendre des vessies pour des lanternes, à ce qu’on cache des motifs purement commerciaux sous une couche de peinture philanthropique et à ce qu’on présente comme de la science «pure» ce qui est de la recherche biaisée par une volonté de s’approprier de nouveaux marchés, si possible de manière monopolistique.
Mais d'une autre perspective, la réalité est toujours plus complexe qu'il n'y paraît à première vue. Par exemple, selon Monsanto, la culture de coton Bt (Bacillus thuringiensis) transgénique a fait sensiblement augmenter les profits des agriculteurs tout en diminuant considérablement l'usage de pesticides. C'est pourquoi des agriculteurs n'hésitent pas à se procurer des semences illégales, non testées, et sans que les compagnies qui les ont créées ne versent de droits à Monsanto. Bref, les semences illégales ne font pas que "libérer" la technologie: comme elles sont, par définition, non contrôlées, elles risquent aussi de "se" libérer dans l'environnement. Comme quoi, chaque solution crée en même temps (au moins) un nouveau problème. La technique n'a pas fini de nous faciliter les choses et de nous créer des ennuis.
Les dernières avancées de la recherche sur les semences OGM en sont un bon exemple. L'information provient du groupe ETC, un tout petit groupe de recherche canadien, basé à Ottawa, avec des antennes aux États-Unis et au Mexique. Leur dernier rapport, Patenting the "Climate Genes"... and Capturing the Climate Agenda (mai-juin 2008) fait état des centaines de brevets, détenus par les champions de la transgénèse, sur les gènes reliés au climat. Il deviendra impossible de mettre au point une plante résistant à la sécheresse sans verser de royautés à une des multinationales de la transgénèse. Actif depuis plus de 25 ans, le groupe ETC est le premier à avoir tiré la sonnette d'alarme sur les OGM, les semences Terminator (aux fruits stériles) et les folles ambitions des multinationales de la biotechnologie.
Je vous propose une conclusion ouverte. En consultant un des documents d'ETC, Alternative Mechanisms to Enhance Corporate Monopoly and BioSerfdom in the 21st Century, j'ai pris conscience que les moyens de surveillance par satellite permettent désormais de qualifier précisément ce qui se trouve dans les champs et possiblement d'identifier les plantes transgéniques par spectrométrie. Soudainement, les contrôles d'identité à la Minority Report m'ont paru très près de nous.
L'idée que la puissance de la technologie nous amène à marche forcée vers une redéfinition en profondeur des relations économiques, sociales et politiques me travaille depuis un certain temps déjà. En fait, quand on s'élève un peu au-dessus des arbres, on voit clairement la forêt. Une grande partie des critiques et des réflexions qui mettent en cause la technologie trouvent leur source dans la dissonance entre la puissance des outils et le contexte dans lequel ces outils sont développés et utilisés.
Au vu des moyens techniques dont nous disposons, il est désormais impensable que les progrès de la connaissance et des techniques soient contrôlées exclusivement par des intérêts privés. Une nouvelle dynamique est en train de voir le jour, comme le démontrent des réalisations comme Wikipédia ou Firefox, et l'avancée des standards dits open source. Il existe aujourd'hui des machines capables, chaque heure, de tester l'activité biologique de 50,000 composés chimiques différents. Ceci n'a rien à voir avec la créativité humaine et le génie d'une personne. Il s'agit plutôt de l'exploitation mécanique d'une ressource naturelle sur laquelle l'humanité a un droit de propriété.
Dans un monde de plus en plus transparent, où la puissance de la technologie s'est démultipliée pour atteindre des niveaux inimaginables, il devient impossible de continuer à faire comme avant.
vendredi 30 mai 2008
OGM (2): les biais des intérêts
Dans Opposition to transgenic technologies: ideology, interests and collective action frames, publié la semaine dernière dans Nature Reviews Genetics, le professeur Ronald J. Herring, tente de déconstruire le mouvement d'opposition aux OGM. Voici la deuxième partie de ma propre déconstruction de ses arguments.
Selon le professeur Herring, «le potentiel technologique [des semences OGM] est réel pour les cultures les plus fragiles et les paysans les plus pauvres». «La lenteur du progrès vers ces objectifs urgents s'explique en partie par les intérêts commerciaux: comme dans le cas de l'industrie pharmaceutique, des gens pauvres dans des pays pauvres aux bureaucraties «difficiles» ne génèrent que de petits profits. De la même manière, les arcanes des droits de propriété intellectuelle peuvent ralentir la diffusion de l'innovation technologique»(1).
En deux phrases, le professeurs Herring fait à peu près le tour de tout ce qui cloche dans le merveilleux monde de la science appliquée, particulièrement dans le domaine des sciences de la santé et des sciences biologiques: "intérêts commerciaux", "petits profits", "pharmaceutiques", et "droits de propriété intellectuelle". Cependant, ajoute-t-il, ce sont les obstacles des opposants politiques qui représentent les principaux freins à la diffusion des plantes issues du génie génétique. Et il a raison: les campagnes menées par les José Bové et autres Greenpeace ont suscité de puissants mouvements d'opposition aux OGM en Europe. Conséquemment, ce continent est très en retard, comparativement aux États-Unis, au Canada, au Brésil, à l'Inde et à la Chine, dans l'adoption des semences issues de la technique de l'ADN recombinant.
Mais, fondamentalement, l'opposition aux plantes OGM tient autant, sinon davantage, à la manière dont ses principaux promoteurs agissent et aux intérêts qui les motivent qu'aux dangers supposés ou réels des cultures transgéniques. Pour s'y retrouver, en effet, il est tout à fait nécessaire de distinguer la forme et le fond.
La plupart des gens ne s'opposent pas fondamentalement à la transgénèse si le but est de soulager les misères de la condition humaine. Nous produisons déjà des médicaments par l'intermédiaire d'animaux transgéniques. Nous travaillons fort à mettre au point des bactéries capables de digérer n'importe quel résidu toxique et nous serons prêts à modifier nos gènes pour corriger des défauts génétiques dès que cela sera possible sans trop de risques.
Mais la manière dont évolue tout le dossier de la génétique fait dresser les cheveux sur la tête: comment peut-on breveter des gènes humains (cas des gènes BRCA1 e BRCA2)? Comment peut-on prétendre que comprendre la fonction d'un gène nous donner un droit de propriété intellectuelle sur ce gène? Devrait-on payer des droits à Watson et Crick pour la découverte de la structure de l'ADN? Manifestement, les choses vont trop loin. L'exemple de Monsanto est éloquent. Il n'y a aucun doute possible sur la stratégie suivie par cette multinationale : établir un quasi monopole sur l'agriculture et les cheptels animaux en réclamant des droits de propriété intellectuelle sur tout ce qui est à sa portée. La compagnie n'a pas poursuivi l'auteure de Le monde selon Monsanto pour diffamation mais elle n'a pas hésité à poursuivre un agriculteur canadien qui prétendait que ses champs avaient été contaminés par du blé transgénique alors que la multinationale prétendait qu'il avait resemé le blé (ou quelque chose d'autre) sans payer les droits à la compagnie.
La population, en général, n'aime pas être sous le contrôle absolu d'un petit nombre de firmes qui imposent sans partage leur agenda au reste du monde. Actuellement, six firmes contrôlent 98% du marché des semences transgéniques mondiales et trois (Monsanto, Syngenta et DuPont) en détiennent 90% (note 3). Les cultures OGM apportent probablement des avantages aux agriculteurs qui s'en servent. Mais étaient-ce bien ces avantages-là qui étaient les plus pressants pour les agriculteurs et les éleveurs?
On sait très bien comment les grandes pharmaceutiques travaillent: elles cherchent non pas ce qui est le plus utile ou ce qui correspond au plus grand besoin mais ce qui représente le plus grand potentiel de profit. En 2006, sur 535 nouveaux médicaments entrés sur le marché français, 10 représentaient une avancée thérapeutique significative, 469 n’apportaient rien de nouveau à la pharmacopée existante et 17 représentaient de possibles dangers à la santé publique(2). Tout un bilan! Qui se répète d'une année à l'autre, dans tous les pays, et qui permet à l'industrie pharmaceutique de se maintenir globalement au rang de l'industrie la plus rentable au monde.
Ce que l'on craint, non sans raison, c'est que la logique commerciale qui pervertit l'industrie du médicament, pervertisse également celle des semences transgéniques. Comme il s'agit parfois des mêmes joueurs (exemple de Bayer-Aventis, membre du sextuor des OGM), les craintes sont légitimes.
Et c'est bien ce qui se passe. Nous en avons une confirmation dans la manière même dont le professeur Herring présente les choses. Il écrit que «dans les pays à faible revenu, lorsque les semences transgéniques étaient trop coûteuses ou trop contrôlées, les agriculteurs les ont souvent acquises sur le "marché gris illégal".» Autrement dit, les agriculteurs se débrouillent pour se procurer ce qui est avantageux pour eux, même au risque de poursuites. Dans des pays où le système judiciaire est, au mieux, chancelant, peut-être le risque en vaut-il la chandelle. Mais affirmer que les pratiques des multinationales ne posent pas vraiment de problèmes parce que les agriculteurs réussissent à se procurer illégalement les semences est une manière plutôt bizarre de justifier ces pratiques.
Dans son article, le professeur insiste même sur ce point: «Postuler qu'il existe une tyrannie du monopole et du contrôle des droits ne correspond pas à la réalité de l'ingénuité des agriculteurs et à la capacité des pays comptant un grand nombre d'agriculteurs. Il est difficile de réclamer la propriété intellectuelle des semences ou de la faire respecter. Dans les champs, on saisit l'opportunité de s'approprier une technologie utile, selon la même méthode qui rend impossible de faire respecter les droits de propriété intellectuelle sur les films, les médicaments, la musique et les logiciels.» Bref, la tyrannie des droits ne pose pas de problème, de toutes manières, les gens nous volent! Mais que se passerait-il si on abolissait la «tyrannie des droits de propriété intellectuelle»?
Mais les pratiques abusives découlant du régime actuel des droits de propriété intellectuelle et des positions monopolistiques des multinationales, que ce soit celles des semences transgéniques ou des médicaments, ne sont pas encore le fond du problème.
Le fond du problème, c'est que la logique commerciale fait dévier la science et la technologie: on ne peut pas en même temps chercher la vérité et chercher le plus grand profit. Je ne dis pas que le profit ou le commerce sont mauvais, loin de là. Je dis qu'on biaise la recherche et qu'on ne cherche pas à mettre au point le produit qui sera le plus utile aux agriculteurs mais celui qui assurera le meilleur avantage à la compagnie. Le problème se pose de la manière suivante: si j'ai le choix entre mettre au point une semence transgénique qui permet de contrôler les mauvaises herbes sans herbicide ou de mettre au point une semence qui résiste à l'herbicide que je produis, quelle semence ais-je le plus intérêt à produire? Le maïs Round-up Ready de Monsanto, résistant à l'herbicide Round-Up fabriqué par Monsanto, illustre bien ce dont il est question.
Il semble bien que l'opposition à l'agriculture issue de la transgénèse ne soit pas simplement un refus du «progrès» ou une déification de la «nature».
Notes
1. «Slow progress towards these urgent goals is explained in part by the interests of commercial firms: as with pharmaceuticals, poor people in poor places with difficult bureaucracies might produce thin profits. Likewise, the thicket of intellectual property claims might slow diffusion of technological innovation.»
2. Quand la publicité masque l’absence de progrès thérapeutique, Prescrire, Vol. 27 #280, février 2007: http://www.prescrire.org/editoriaux/bilanMed2006.pdf
3. La raison d'être des OGM, PasseportSanté,net. Consulté le 1er juin 2008.
samedi 24 mai 2008
OGM (1) : pas pour le développement
Comment un universitaire sérieux peut-il encore affirmer que les problèmes de développement des pays les moins industrialisés peuvent être résolus par l'introduction de cultures d'«organismes génétiquement modifiés» (OGM)? C'est pourtant ce qu'affirme le professeur R.J. Herring du Department of Government à l'Université Cornell, dans un article publié dans le numéro de juin 2008 de la revue Nature Genetics. L'article, qui fait partie d'un dossier, est actuellement en accès libre (le demeurera-t-il longtemps?) et je vous invite fortement à l'imprimer si le thème des OGM et de l'ADNr (ADN recombinant) vous intéresse le moindrement.
L'argument voulant que les cultures issues du génie génétique soient la solution aux problèmes de développement et de malnutrition est un des arguments les plus souvent employés pour justifier cette technologie. Pourtant Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998, a bien montré dans Development as Freedom qu'aucun pays démocratique n'a jamais connu de famine et que celles-ci sont toujours liées à des facteurs humains. Il n'était pas le premier à le dire et encore aujourd'hui, il n'est pas nécessaire de faire de longues études pour s'apercevoir que les problèmes de développement sont en très large partie des problèmes de gouvernance. Comment le cher professeur explique-t-il que le Zimbabwe soit passé, en moins de 20 ans, du statut de grand pays exportateur de produits agricoles à celui de pays ravagé par la faim, avec plus de trois millions de réfugiés en Afrique du Sud voisine? Les exemples de ce genre sont légion, principalement en Afrique mais aussi en Asie et en Amérique du sud.
Il y a quantité de bonnes et de mauvaises raisons pour jouer dans les plates-bandes de Dieu, mais cet argument du professeur Herring est un non-argument, un mythe et une illusion. Dommage que les scientifiques persistent à justifier leurs travaux de cette manière et que de grandes revues comme Nature laissent passer de telles affirmations.
Il n'est certainement pas faux de prétendre que les techniques de l'ADNr peuvent améliorer les récoltes dans des conditions difficiles, conférer une résistance contre certains prédateurs, augmenter le contenu en certains nutriments, etc. Un peu comme ça a été le cas lors de la «révolution verte» dans les années 1960 alors que les rendements ont été grandement améliorés et que certains pays, comme l'Inde, sont devenus auto-suffisants et même exportateurs de denrées alimentaires. Mais cela a très peu de liens avec le fait de pouvoir nourrir ou non la population d'un pays. La Corée du Nord possède bien un ou deux réacteurs nucléaires et des missiles balistiques, mais les gens y sont encore sous-alimentés.
Je vais continuer de commenter l'article du professeur Herring dans mes prochains blogues, car il soulève de multiples enjeux très importants. Au menu (dans l'ordre ou le désordre): la motivation derrière les OGM, le problème de la propriété intellectuelle, la diffusion des produits agricoles issus de l'ADNr, nos attitudes paradoxales devant les OGM, la théorie des mouvements sociaux...
Articles cités:
Opposition to transgenic technologies: ideology, interests and collective action frames, Ronald J. Herring, Nature Reviews Genetics 9, 458-463 (2008)
Global Challenges, Nature Review Genetics, June 2008
lundi 19 mai 2008
Gauche et droite : au-delà des étiquettes
Le chroniqueur Richard Martineau s’en est pris récemment à la traditionnelle division gauche/droite en prétendant qu’elle était tout simplement dépassée et qu’il préférait de loin l’analyse de Bob Dylan : «There’s only up and down». Son intervention n'a guère dissipé la confusion du débat mais il soulevait quand même des questions pertinentes. «Qui peut dire ce qui est de droite ou de gauche, aujourd’hui, demandait-il ? Demandons-nous plutôt si une décision ou une idée nous fait avancer ou reculer.» On peut détester les manières et les idées de Martineau mais il a raison de s’interroger sur l’utilité de concepts qui, souvent, n’éclairent en rien les choix qui s’offrent à nous.
En politique, les concepts de gauche et de droite ne sont pas dépassés, comme il le pense, mais ils sont superficiels et très imprécis. Par contre, ils sont peut-être plus précis que «avant/arrière» et «haut/bas» qu’il semble préférer. Quelqu’un qui change de direction continue toujours d’avancer, mais seul un observateur extérieur peut dire s’il est en train de reculer ou de tourner en rond. «Haut/bas» est peut-être moins relatif mais certains sont capables de descendre bien bas pour monter dans la pyramide du pouvoir ou de la richesse. D’autres s’élèvent en se rappelant qu’ils ne sont pas différents de leurs frères humains. Tout est relatif, n’est-ce pas ? Mais trêve d’ironie.
Si on veut utiliser des étiquettes pour penser rapidement, il y a une certaine vérité à dire que les prises de position en faveur de mesures collectives sont «de gauche» et celles privilégiant la responsabilité individuelle sont «de droite». Ces étiquettes nomment quelque chose. Par contre, il est totalement faux de prétendre que l’une représente le progrès et l’autre un recul, que l’une est juste et l’autre non, que l’une est bonne et l’autre mauvaise. Le problème vient, entre autres, du fait que nous associons pêle-mêle des valeurs, des régimes politiques et plusieurs autres idées aux mots «gauche» et «droite». Ces associations et les charges émotives qu’elles possèdent génèrent la plupart du temps beaucoup plus de confusion que de clarté et elles ne permettent pas d’aller au-delà de la surface des choses. On peut considérer les choses différemment.
La perspective qui suit provient de la grille d’analyse proposée par le philosophe et théoricien américain Ken Wilber. Cette grille se développe en quatre quadrants «moi/ça» et «je/nous», reflétant les points de vue intérieur/extérieur et individu/collectivité. Elle éclaire de manière très féconde les valeurs et les réalités que l’on associe généralement aux étiquettes «gauche» et «droite» et permet d’approfondir la pensée à partir de catégories relativement claires qui ont l’immense mérite d’être, en elles-mêmes, de valeur «neutre». Elles peuvent donc être appliquées à toute situation, toute décision, toute analyse.
Grosso modo, on peut dire qu’un discours orienté à gauche insiste sur l’importance des déterminants extérieurs dans la vie d’un individu, c’est-à-dire le milieu où il grandit, les ressources auxquelles il a accès, l’éducation qu’il reçoit, etc. C’est le monde du «ça», les facteurs objectifs extérieurs qui influenceront et détermineront en partie ses comportements et son destin. À l’opposé, on dira qu’un discours orienté «à droite» insiste plutôt sur les valeurs morales d’un individu : sa détermination, son courage, sa persévérance, sa responsabilité et sa liberté de choix. C’est le monde du «je», les facteurs individuels intérieurs qui influencent et déterminent en partie nos comportements et notre destin.
Il est clair qu’il existe des facteurs extérieurs qui limitent la gamme des choix auxquels nous avons accès et il est tout aussi clair que nos propres valeurs jouent un rôle de premier plan dans les choix que nous faisons. Peut-on mettre de côté les valeurs morales d’un individu et dire qu’elles ne comptent pour rien dans son destin? Évidemment non. Pas plus qu’on ne peut nier les limites imposées par la pauvreté, l’absence d’éducation, et le sentiment de ne pas maîtriser son destin par manque général de moyens.
La perspective «gauche/droite» est généralement une perspective «collectivité/individu». Or, il est tout à fait impossible de nier un des deux termes de cette dyade. Les deux points de vue sont également valables et existent de plein droit. Il est facile de voir l’absurdité à laquelle mène la négation de l’une des deux dimensions. On aurait beau avoir les meilleures écoles du monde, un système gratuit de la maternelle à l’université, si les étudiants n’ont pas l’intérêt et la volonté d’étudier, le résultat sera à l’avenant. Le meilleur système de santé au monde sera impuissant à garder en santé des individus qui ne bougent pas, s’alimentent de viande, de sucre et de gras et vivent un haut niveau de stress. La responsabilité individuelle et la responsabilité collective sont aussi indispensables l’une que l’autre.
L’insatisfaction que nous ressentons à l’analyse «gauche/droite» tient le plus souvent au fait que l’on présente les termes comme étant exclusifs : en acceptant l’un, on devrait rejeter l’autre. C’est impossible, et quand on le fait quand même, on nie simplement une partie de la réalité.
Par définition, l’État a la responsabilité de la condition commune, des déterminants sociaux de la vie de chacun : répartition minimale de la richesse, satisfaction des besoins fondamentaux universels, accès aux ressources nécessaires à la vie dans une société démocratique, etc. Mais tout ceci n’aurait guère de sens si ce n’était pour le bien de chaque individu, pour favoriser l’autonomie et la créativité individuelles, et générer l’adhésion à des valeurs civiques, les fameuses «raisons communes» chères à Fernand Dumont, où l’on reconnaît la nécessité de la solidarité sociale. L’un nourrit l’autre et ne peut se concevoir sans l’autre.
Le point de vue «gauche/droite» n’est pas dépassé mais incomplet. Il laisse de côté la moitié de la réalité et n’offre qu’une mauvaise analogie de ce qu’il veut représenter. Nous pouvons mieux penser et mieux nommer les choses en les regardant différemment. Notre compréhension des enjeux de société en retire vite plus de profondeur et de perspective.
En ce qui concerne M. Martineau, sa précipitation à utiliser son statut de «pigiste» pour nier ses responsabilités sociales me fait le classer parmi les gens de droite. Évaluées à l'aune de sa propre analyse, ses idées seraient «dépassées». À mon avis, elles sont plutôt superficielles et incomplètes.
samedi 3 mai 2008
Noir Canada: David contre Goliath
Exploitation artisanale d'une mine d'or en Tanzanie.
Photo: C.Glahder, DMU (National Environmental Research Institute, Université d'Aarhus, Danemark)
Il y a longtemps qu'on a vu pareil combat: la plus importante compagnie aurifère au monde, Barrick Gold, poursuit une toute petite maison d'édition québécoise, les Éditions Écosociété, pour six millions de dollars. Le motif: Noir Canada, un livre lancé depuis moins d'une semaine, répandrait des faussetés au sujet de la multinationale.
Il y a deux semaines, la compagnie avait menacé la maison d'édition d'entreprendre une telle poursuite si elle ne retirait pas certaines allégations. Les Éditions Écosociété ont décidé d'aller quand même de l'avant... avec le résultat que l'on sait.
Il sera fort intéressant de suivre cette affaire qui soulève plusieurs enjeux importants. En partant, la disproportion des moyens disponibles de chaque côté ne saurait être plus grande. Il s'agit donc d'un combat à armes inégales. Pour avoir déjà été impliqué dans un litige commercial avec une filiale de Québecor, je peux témoigner de l'inconfort d'une pareille situation. Dans le cas de Barrick Gold, la poursuite est sérieuse et pourrait faire fermer la maison d'édition en plus de mettre carrément des gens sur la paille.
La question de fond est cependant la véracité des allégations contenues dans Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique. Peut-on simplement répéter des faussetés en se justifiant qu'on ne fait que citer d'autres sources? À mon sens, la recherche de la vérité impose quelque prudence si on ne dispose pas de preuves solides.
On peut voir le tableau sans même avoir lu le livre: des mineurs africains travaillant à leur propre compte dans des conditions d'insécurité hallucinantes sont délogés par une multinationale qui a conclu une entente avec les dirigeants du pays. Étant donné que l'État est véritablement le seul moyen de s'enrichir en Afrique, on peut soupçonner que les politiciens n'ont pas signé d'entente sans contrepartie pour eux-mêmes. C'est malheureusement ainsi que les choses se font en Afrique. Alors les mineurs se font déloger et ne reçoivent rien ou si peu pour la perte de leur gagne-pain. Voilà le portrait.
Que s'est-il passé véritablement sur le terrain? C'est un des enjeux de la poursuite actuelle. Une nouvelle de Radio-Canada, Controverse autour de Noir Canada, a fait le 15 avril un bon tour d'horizon du sujet.
Chose certaine, on aurait moins parlé de ce livre si Barrick Gold n'avait pas mis sa menace à exécution. Comme stratégie de relations publiques, je ne suis pas certain qu'il s'agit d'un bon choix. Par contre, Barrick a déjà poursuivi un journal anglais, en l'an 2000, pour les mêmes allégations et a gagné sa cause. Le montant résultant de la poursuite avait été versé à un organisme de charité.
Je vais me procurer le bouquin de 350 pages et essayer de me faire une idée par moi-même.
Entretemps, voici quelques sources d'information complémentaires.
Site d'information sur la mine Balyanhulu. Dans ce site à usage professionnel et de relations publiques, Barrick Gold a l'air d'être un citoyen corporatif modèle.
Protest Barrick. Un site qui sert de portail aux groupes surveillant les activités minières dans le monde, particulièrement celles de Barrick Gold. Articles, témoignagnes et mise en contexte des opérations mondiales de Barrick. Très bien fait.
Barrick's Dirty Secrets: Communities Respond to Gold Mining's Impacts Worldwide. Un rapport publié le 1er mai 2007, à l'occasion de la journée internationale de protestation contre Barrick.
Et un morceau de choix.
Report of the International NGO Fact-Finding Mission to Tanzania. Le moins qu'on puisse dire, c'est de répéter qu'une enquête indépendante serait une bonne idée.
jeudi 1 mai 2008
La douleur, la souffrance et le changement
La souffrance est-elle une condition nécessaire du changement et de l'évolution des êtres vivants? Je me pose cette question depuis trois semaines. Elle m'est venue à l'esprit en mettant en parallèle la liste récente des crises qui se creusent -Zimbabwe, crise alimentaire mondiale, subprimes, Géorgie, Kenya- et une expérience d'évolution accélérée commentée dans la revue Nature.
Débarrassons-nous un instant des références judéo-chrétiennes auxquelles on l'associe spontanément en ce pays et la douleur apparaît sous son aspect essentiel: un simple mécanisme de rétroaction du vivant. Elle signale un dysfonctionnement, une difficulté. La souffrance, c'est le fait de ressentir la douleur. Il me semble nécessaire de reconsidérer leur utilité en tant que signaux indispensables et de les réhabiliter .
Chacun peut facilement trouver dans sa propre expérience quantité de situations où la souffrance a été l'amorce d'un processus de changement. Je ne dis pas que tout changement est déclenché par une douleur mais je dis que toute douleur est le signal d'un problème. Que l'on donne suite ou non à ce signal est un autre question. Dans la majorité des cas une petite douleur n'est pas suffisante pour nous amener à nous mettre en marche. Il faut plutôt frapper un mur, se retrouver dans un cul-de-sac, être dans une situation telle que le changement est absolument nécessaire pour continuer à vivre, à travailler, à aimer, à être en relation, etc.
La souffrance et la douleur semblent particulièrement indispensables à l'évolution et au changement sur le plan collectif. Pourquoi pratiquement aucun pays n'a-t-il atteint les objectifs de réduction de gaz à effet de serre déterminés par le protocole de Kyoto? Manifestement, le désagrément et la souffrance n'ont pas atteint un niveau suffisant pour forcer le changement. Trop de gens tirent encore trop d'avantages de la situation actuelle. Il semble que seule une catastrophe, ou la claire perception de son imminence, pourra nous amener à modifier nos comportements.
Une situation a rarement la simplicité d'un caillou dans un soulier, d'une écharde dans une main ou d'une poussière dans un oeil. Dans ces cas, on arrête tout pour faire disparaître les irritants qui mobilisent l'attention. Mais la plupart du temps, la douleur engendrée par une situation particulière est compensée par des avantages, le négatif est contrebalancé par du positif.
Une situation où il n'y a que de la souffrance est rapidement intolérable. Elle peut être aussi banale que l'écharde à la main ou aussi tragique que celle du cancer du nez et de l'oeil de Chantal Sébire. Ce qui est clair, c'est qu'on ne les supporte pas longtemps. Par contre, pour qu'une société modifie l'ordre des choses, l'énergie générée par la souffrance doit être plus grande que l'énergie de résistance au changement. Le point important, ici, est de voir d'où vient l'énergie du changement. Certainement pas de la satisfaction. Je n'aperçois plutôt, comme carburant du changement, que du déplaisir, de la douleur et de la souffrance. Les plus grands rêves, les entreprises les plus exaltantes sont toujours générées par une forme ou une autre de douleur. On trouve toujours une insatisfaction ou une souffrance, à l'origine de tous les désirs, de toutes les visions, de tous les projets. Est-ce ce que Bouddha voulait dire par «la vie est souffrance», première des quatre Nobles Vérités?
L'expérience d'évolution accélérée (Darwinian Evolution on a Chip) dont je parlais au premier paragraphe me semblait impliquer aussi une forme de souffrance. L'idée était de réduire progressivement la densité du substrat nourricier servi à des enzymes. Lorsque les chercheurs ont arrêté l'expérience, les enzymes se nourrissaient 90 fois plus efficacement dans un milieu 20 plus dilué que l'original. Autrement dit, l'évolution a été conditionnée par le défi de survivre dans un milieu de plus en plus appauvri . Darwin a appelé ça le processus de sélection naturelle, ce qui est un aspect de la chose. Mais je crois qu'on peut dire que le moteur du processus est la souffrance. C'est ce que semble confirmer un éditorial intitulé Experimental evolution, paru dans la revue Heredity de mai 2008. On y décrit comment les mutations semblent souvent affecter un élément (un facteur de transcription) impliqué dans l'adaptation à des situations stressantes. Autrement dit, la douleur (signalée par le stress) joue un rôle direct dans l'évolution, même chez les formes de vie les plus simples.
Nous vivons dans un monde dont la cohérence ne fait aucun doute. Les processus du vivant se ressemblent d'un bout à l'autre de la chaîne de la vie et les forces fondamentales qui nous font agir sont plutôt simples même si les processus sont d'une complexité infinie... parce que tout est lié. Nisargadatta Maharaj, un des plus grands mystiques du siècle passé, disait dans son très beau Je suis: «Pour qu'une chose arrive, il faut que tout l'univers concorde. Il est faux de croire qu'une chose en particulier peut être la cause d'un événement. Toute cause est universelle...» Mais laissons ça de côté pour le moment...
Comment terminer cette réflexion? Peut-être par une invitation à être plus attentif à la souffrance? Après tout, ne semble-t-elle pas essentielle à l'évolution? En ce qui me concerne, je n'en doute pas.
Articles cités:
Darwinian Evolution on a Chip. C'est un article très technique, inaccessible à des non spécialistes. Si vous plongez, attardez-vous seulement aux conclusions et aux grandes lignes de l'expérience.
Experimental evolution. Plutôt facile à comprendre même si pointu.
Nature. Il est possible de recevoir gratuitement par courriel le sommaire de cette excellente revue. Il y a toujours quelques articles qui peuvent être lus sans frais. Si vous êtes férus de cette science, c'est un incontournable.
lundi 14 avril 2008
La vie n’a pas de prix… le vaccin non plus
En septembre prochain, le gouvernement québécois permettra aux parents qui le désirent de faire vacciner gratuitement leurs filles de neuf ans contre le virus du papillome humain (VPH). Le Gardasil® immunise contre quatre des souches du virus, dont deux sont responsables de 70 % des cas de cancer du col de l’utérus. Le vaccin de Merck Frosst est le plus cher jamais mis en marché. Selon les pays, il coûte de 400 $ à 600 $ pour les trois doses.
La rapidité avec laquelle le vaccin est approuvé pour faire partie des protocoles d’immunisation offerts à tous est remarquable. Depuis que la Food and Drug Administration américaine a donné son aval, en juin 2006, le Gardasil® a été approuvé dans au moins 55 pays.
Cette innovation de l’industrie pharmaceutique soulève cependant des enjeux qui dépassent de loin ceux de la vaccination. Elle est un exemple exceptionnel des dilemmes de plus en plus nombreux dans lesquels va nous plonger l’industrie de la santé et de la situation intenable engendrée par une industrie aux privilèges monopolistiques dans le contexte particulier des besoins en santé.
L’impératif moral
Comment est-il possible, dans un contexte budgétaire extrêmement serré, d’accepter d’allonger quelques centaines de millions de dollars sans discussion? Au Québec, en 2008, la facture du Gardasil® sera de 50 millions $ dont 40 millions $ pour les vaccins. On parle, à terme, d’une opération qui coûtera au bas mot de 400 à 500 millions $. Pour le Canada, la facture sera de 2 milliards$. Il n’y a pas eu la plus petite amorce de discussion politique sur cette facture. Contester le Gardasil® serait sans doute un suicide politique.
C’est que ce vaccin impose deux impératifs moraux sur lesquels la société fait consensus. Le premier est que la vie doit être protégée si on peut le faire. Au Canada, la promesse de ce vaccin est de ramener de 1 350 à 400 par année le nombre de femmes développant le cancer du col de l’utérus et de réduire les décès d'environ 400 par année à une centaine. Au Québec, le nombre de décès annuels passerait de 75 à une vingtaine. Le vaccin diminuerait aussi de manière marquée le nombre de personnes développant des condylomes. L’effet sur les cancers ne sera pas vraiment sentir avant 20 ans, mais l’espoir semble justifié.
Le deuxième impératif moral est celui de la responsabilité parentale. Un parent est responsable du bien-être de ses enfants tant qu'ils sont dépendants. Il semble évident que le bien-être de l’enfant sera mieux assuré par le vaccin. Je ne trouve pas d’argument à opposer à ce raisonnement (à moins de contester l’efficacité du vaccin et sa sécurité, mais il est très efficace et semble très sécuritaire). Au plan de la responsabilité parentale, nous sommes devant une obligation morale. C’est la raison éthique, au-delà des raisons de santé, pour laquelle tous les pays ayant des systèmes de santé publics assument les coûts de la vaccination. On ne peut refuser, pour des êtres dont nous sommes responsables, ce qui semble un avantage certain.
La loi du marché… sans contraintes
La loi du marché joue habituellement dans un contexte de concurrence (plusieurs produits sont disponibles pour le même besoin) et dans un contexte où existent plusieurs alternatives (vous pouvez boire de l’eau ou du vin).
Dans le cas qui nous occupe, nous avons affaire à un monopole (il n’y a actuellement qu’un seul produit approuvé pour ce besoin particulier), dans un contexte où il n’y a pas d’alternative réelle (la vie n’est pas vraiment un choix facultatif).
Généralement, les monopoles sont sévèrement encadrés par l’État, ou ils ne sont pas tolérés. Par exemple, au Canada, le monopole exercé par la compagnie Bell sur les communications téléphoniques a été encadré de manière rigide pendant plusieurs décennies. On garantissait à la compagnie des marges bénéficiaires généreuses mais limitées. En ce qui concerne l’industrie pharmaceutique au Canada, le contrôle se borne à s’assurer que le prix des médicaments ne dépasse pas celui offert sur d’autres marchés nationaux. Mais cela ne change rien au monopole et aux privilèges financiers qui en découlent.
Tout le monde sait que le vaccin ne coûte pas 400 $. En fait, certains estiment que la compagnie Merck Frosst ferait encore un joli profit en vendant son vaccin 40 $. Quant aux coûts de production réels, ils sont sans doute inférieurs à 10 $ comme ceux d'autres vaccins. Mais voilà, on demande 400 $ parce qu'on sait que le marché des pays développés est capable de payer ce prix. N’est-il pas ironique de constater que l’industrie pharmaceutique est, avec elle celle des produits de luxe, une des rares industries où les prix de vente sont sans rapport avec les coûts de production ? Le besoin impérieux engendre le même effet que la futilité absolue.
On peut argumenter sur ce qui constitue un « juste » retour sur l’investissement mais on ne parviendra certainement pas à un consensus. Sur un plan purement financier, le retour « juste » est le retour maximal. Mais si le retour maximal n’est limité par aucun facteur concurrentiel ou politique, la loi du marché permet d’atteindre des rendements stratosphériques, impensables dans tout autre secteur industriel.
Conséquences néfastes
La situation actuelle engendre plusieurs conséquences néfastes.
La première, évidemment, peut être qualifiée d’abus de position concurrentielle.
La seconde est de rendre les médicaments inaccessibles aux gens qui en auraient le plus besoin. Au Canada, le cancer du col de l’utérus arrive au 13e rang des causes de cancer chez les femmes. Il représente à peine plus de 1% des décès par cancer chez les femmes. Dans les pays en développement, particulièrement en Afrique, cette forme de cancer est la plus mortelle chez les femmes. Elle tue 60 fois plus qu’au Canada. C’est dans ces pays que se concentrent la grande majorité des 250,000 décès annuels dus au cancer du col de l’utérus.
La seule manière de répondre aux besoins est d’adapter les prix à la capacité des marchés nationaux. En ce qui concerne le Gardasil®, il me semble que les conditions sont en place pour une campagne semblable à celle qui fut menée pour rendre accessibles les traitements de trithérapie contre le SIDA.
La troisième conséquence est l’augmentation des inégalités sociales. Il est maintenant établi que les pays ayant les plus forts indices d’inégalité sociale (indice GINI) ont aussi les plus forts indices de violence et de criminalité. Ce sont des pays où l’espérance de vie est plus faible que des pays de richesse globale comparable et l’état de santé général moins bon. Même si on ne peut établir de corrélation linéaire entre l’indice d’inégalité sociale et l’espérance de vie (il y a vraiment un trop grand nombre d’autres facteurs qui sont en jeu), il est accepté qu’une plus grande égalité entre les habitants d’un pays est un facteur de cohésion et de vitalité sociales.
L’économiste Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, a bien montré qu’on peut mesurer le développement d’une société en termes de libertés réellement exercées par ses membres. C’est la thèsr de Development as Freedom. On ne parle pas ici uniquement des libertés fondamentales mais des libertés pratiques : parler au téléphone, voyager autrement qu’à pied, manger ceci ou cela plutôt que toujours le même plat de subsistance, etc. Et se prémunir contre la maladie.
Que se passe-t-il lorsque l’industrie de la santé crée de nouvelles libertés – par exemple, celle de mieux se protéger contre le cancer du col de l’utérus – et qu’une partie de la population n’a pas accès à cette liberté nouvelle ? L’écart de libertés réelles augmente. Ceci signifie qu’un progrès non accessible à tous est un facteur de fracture et de tension sociales.
À un niveau encore plus macroéconomique, on peut se demander si les taux de profit exceptionnels de l’industrie pharmaceutique favorisent une meilleure répartition de la richesse ou au contraire la concentrent davantage ? Je n’ai aucun document pour appuyer mon opinion mais je penche pour la seconde hypothèse. Les seuls groupes capables de risquer de larges sommes sont ceux qui disposent de larges surplus. Si ce sont ceux qui accumulent les plus grands profits, l’écart relatif de richesse entre les riches et les moins fortunés va continuer de s’élargir. La cohésion sociale va continuer de s’affaiblir et les tensions vont augmenter. Ce n’est pas une évolution souhaitable pour la vitalité, la stabilité et le bonheur des sociétés.
Il existe bien d’autres aspects à la logique marchande appliquée sans contrainte au domaine de la santé : aspects sociaux, scientifiques, techniques, financiers, médicaux, éthiques. Il est impossible d’en faire le tour ici. Mais on peut être certain que cette logique a un coût énorme pour la société et qu’elle engendre au moins autant de problèmes qu’elle en résout. Il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi.
jeudi 10 avril 2008
Samizdat
Le mot russe "samizdat" fait référence aux manuscripts qui circulaient clandestinement en URSS avant la chute du régime soviétique.
Je n'ai rien écrit sur ce blogue depuis deux semaines parce que j'ai eu des doutes sur la pertinence d'ajouter à la quantité d'informations circulant sur Internet. Ce que je vais écrire sera-t-il utile, me suis-je demandé? Ce que je vais écrire est-il un journal personnel ? Auquel cas le fait d'en permettre la lecture sans restriction est-il une simple manière d'attirer l'attention sur ma personne? Un trip d'ego d'une banalité sans borne?
Je n'ai jamais été capable de respecter entièrement les limites. Ni les limites de vitesse, ni les limites de cadre. Je ne sais pas trop où sont les limites ultimes. On peut toujours les reculer. Ce blogue ne fera pas exception à ma règle. Considérez-le comme un work in process, à l'image de nos vies. Il finira bien par suivre certains patterns, par répéter des formes. Le temps finit toujours par éroder la matière molle et révéler le vrai relief des personnes, des sociétés et de la matière. Il en est des êtres comme des civilisations.
Comme j'ai le sentiment de plus en plus aigu du passage du temps, j'ai plutôt envie de finir le travail d'érosion et de laisser émerger le substrat le plus solide. Et les circonstances de ma vie professionnelle ont fait disparaître les doutes que je pouvais avoir.
En fait, la tribune dont je dispose à PasseportSanté.net ne me permet pas d'aborder certains sujets dont je crois avoir le devoir de parler. Je suis déçu, évidemment, de ne pouvoir profiter d'une vitrine fréquentée par près de deux millions de personnes chaque mois. Mais toute situation a toujours deux aspects. L'aspect positif de celle-ci est d'avoir désormais la bride sur le cou, sans autres limites que celles dont je déciderai. Peut-être est-ce un bien bienvenu pour un mal nécessaire, comme dans une histoire soufie bien connue. Il vaut la peine que je la raconte pour ceux et celles qui ne la connaissent pas.
Un paysan possédait un magnifique cheval. Les gens du village le considéraient bien chanceux de posséder cet animal. Une nuit le cheval s'enfuit. Les villageois se mirent à plaindre son malheur. «Qui peut dire si c'est un mal ou un bien», leur répondit-il. Une semaine plus tard, le cheval revint en ramenant tout un troupeau de chevaux sauvages. «Ah! Comme tu es chanceux», dirent-ils. Le paysan leur répondit encore la même chose. L'histoire continue ainsi avec une suite d'événements qui paraissent de prime abord heureux ou malheureux mais évoluent toujours de manière contraire à celle qui avait d'abord été perçue. Je ne doute pas un instant que mon histoire suive pareil narratif.
Le rôle que j'ai joué dans ma vie a souvent été celui du précurseur, du passeur. Lorsque j'ai fondé Le temps fou, avec mon ami Serge Martel, en 1978, j'ai simplement dit tout haut ce que quantité de gens pensaient des aberrations marxistes-léninistes. Lorsque j'ai fondé le Guide Ressources en 1985, j'ai simplement donné un espace public à ce qui était déjà un phénomène culturel et social très important. J'annonçais, 20 ans à l'avance, ce qui est aujourd'hui reconnu dans un projet de loi sur la psychothérapie, ce qu'on trouve dans les comptoirs
L'esprit neuf est d'un autre ordre. On peut dire que les phénomènes sont de la matière molle. Ils ne font que passer. Les valeurs et les principes sont plus résistants au passage du temps.
Aujourd'hui, un des enjeux qui me préoccupent est plus universel et soulève plus de questions fondamentales - éthiques, sociales et économiques - que les situations qui m'ont fait agir antérieurement: l'avenir du système de santé sous l'influence de forces politiques et commerciales qui le font dévier de manière prononcée. Ce sont les mêmes forces qui sont partout à l'oeuvre dans la société mais la santé et la vie étant des biens essentiels, au sens le plus profond que peut avoir le mot «essentiel», cette caractéristique particulière génère souvent des situations où l'éthique est fort malmenée. Et cela me titille beaucoup. Sans doute ais-je une sensibilité particulière à l'inéquité, à l'abus de pouvoir, aux inégalités de droits, au manque de respect et au mensonge. Sans doute est-il question ici de valeurs, mais elles ne sont pas facultatives. Il existe de très bonnes raisons de les considérer comme des valeurs communes et d'en faire les fondements de la vie en société. J'aurai souvent l'occasion d'y revenir, avec moults exemples criants.
Que fera le cheval maintenant qu'il a la bride sur le cou? Il doit d'abord s'habituer à cette liberté nouvelle.
dimanche 30 mars 2008
La langue et le malaise qui ne veut pas disparaître
Je n’aborde pas la question de la langue française au Québec avec légèreté. C’est, pour moi, un sujet quotidien de préoccupation. Parce que le gardien du stationnement où il m’arrive de garer ma voiture, près de la Cité du multimédia, ne me répond jamais qu’en anglais. Parce qu’il arrive régulièrement que je sois en contact professionnel avec des anglophones québécois travaillant dans le réseau de la santé, que certains d’entre eux s’adressent à moi en anglais et ne savent pas ou ne veulent pas utiliser le français. Parce que là où je réside, dans les Cantons de l’est, un pourcentage significatif d’anglophones de souche ne peut pas ou ne veut pas parler français. Parce que j’ai de bons amis anglophones, de souche ou d’origine étrangère, qui manifestent une certaine résistance à parler français. C’est très subtil, cela reste au niveau non verbal, mais l’agacement est perceptible. Le français, langue commune ? Non, pas encore et, à Montréal, j’ai l’impression qu’il l’est de moins en moins.
Suis-je victime d’une illusion due au fait que j’ai l’épiderme très sensible ? Car je dois dire que je connais aussi quantité de Québécois anglophones, de toutes conditions sociales, qui ne se font pas du tout prier pour utiliser le français. Et je leur en suis reconnaissant.
Mais le gardien du stationnement me pose un véritable problème existentiel. Je maîtrise suffisamment l’anglais pour comprendre et me faire comprendre partout sur la planète. Je l’écris aussi avec une certaine facilité. Dans quelle langue dois-je répondre au gardien du stationnement et aux professionnels qui me parlent en anglais ? Il est tellement facile, pour moi, de passer à l’anglais…
Si j’étais n’importe où dans le monde, ailleurs que dans un pays francophone, je serais fort heureux qu’on s’adresse à moi en anglais. Je le serais encore plus qu’on le fasse en français et ce serait une agréable surprise. Mais ici, au Québec, j’ai l’impression de mourir un peu pratiquement chaque fois qu’on me parle en anglais.
Je dis « pratiquement chaque fois » parce que cela dépend de la personne à laquelle je parle. Un visiteur étranger est, à mes yeux, dans une position très différente d’une personne vivant au Québec. Mon attitude et mon état d’esprit ne sont pas les mêmes, non plus, envers les membres des communautés autochtones québécoises. Nos positions relatives de groupes minoritaires dans un contexte beaucoup plus vaste impose une toute autre dynamique à nos relations.
D’un strict point de vue existentiel personnel, je dois donc décider si j’accepte de mourir un peu en répondant en anglais au gardien du stationnement, ou au courriel en provenance d’un hôpital anglophone montréalais. Je me pose cette question depuis plusieurs années sans avoir réellement pris le temps d’y réfléchir en profondeur. Aujourd’hui, je réponds : non, je ne l’accepte pas. Mais cela ne signifie pas que j’exige que mon interlocuteur me parle en français. Ce dont il est question va beaucoup plus loin que la simple utilisation d’une langue particulière.
C’est d’abord à moi-même que je dois respect et ce respect passe par la vérification que mon interlocuteur peut ou ne peut pas utiliser le français. Cette vérification est un message : pouvez-vous parler en français ? Elle est le signal clair que je valorise l’utilisation de cette langue. Si mon interlocuteur me répond négativement, il saura qu’il ne peut répondre à mon attente et en ressentira un certain malaise, très subtil. Maîtriser deux langues n’est-il pas plus avantageux que d’en parler une seule ? Il saura aussi que j’ai du respect pour ma propre langue et que je n’en attends pas moins de sa part. Le respect est une des conditions essentielles de toute relation harmonieuse et personne ne peut refuser de l’accorder sans de profondes conséquences négatives.
L’avenir de la langue française au Québec est évidemment une question dont l’issue est collective. Il repose en grande partie dans la manière dont s’expriment les communicateurs publics, les artistes, les intellectuels, ceux qui se font le plus entendre et qui doivent maîtriser le mieux la langue pour se faire comprendre.
samedi 29 mars 2008
Trois documents de plus sur le Tibet
Ceci n'est pas à proprement parler un blogue. Je mets simplement à votre disposition la critique de deux livres qui viennent à peine d'être publiés et qui constituent des documents à ajouter aux informations dont nous disposons sur le Tibet et sur le Dalaï Lama.
Un de mes amis a également porté à mon attention un article paru dans Foreign Affairs, en janvier/février 1998. Cet article, The Dalaï Lama's Dilemma, est particulièrement bien documenté et présente le contexte politique et diplomatique de la question tibétaine depuis 1951. Vraiment, très instructif.
Le texte qui suit est tiré de l'édition du 22 mars 2008 de The Economist.
Two unusual new books analyse Tibet 's turbulent past and its uncertain future
Tubten Khetsun's “Memories of Life in Lhasa Under Chinese Rule” begins with that first uprising in 1959. The author was then 18 years old. He had recently passed the state entrance examination and was working for the government as a clerk when the rebellion against
Mr Khetsun was moved from prison to slave-labour camp and back again. When he was finally set free he could work only where his neighbourhood committee ordained. That meant labouring on government hydro-electricity stations or smashing stones on other building sites—under-paid jobs that only requisitioned labour could fill. Each day ten or 12 hours of heavy work was followed by two hours of political indoctrination and “struggle” sessions, a euphemism for the violent personal attacks the Chinese used to destroy dissent.
There is a deep sense of isolation reflected in this depressing and cruel story of men and women being deprived, crushed, starved and exploited. When news reached them of the Indo-China border conflict in 1962 and the Sino-Soviet clashes in 1969 they believed
Pico Iyer, who is of Tamil origin, has written a very different book. A journalist son of an Indian-born academic, he grew up in
Mr Iyer is not a devotee of Tibetan Buddhism, but he admires the Dalai Lama's constant learning, his philosophy and his spiritual and secular insights. “The
The one word most commonly heard in the Dalai Lama's conversations and in this book is dialogue. Modernisation, surprisingly for a leader who is branded a “splittist” and feudalist by the Chinese authorities and has supposedly been reincarnated 14 times over as many generations, comes a close second.
It is easy to understand the Chinese leadership's fear of the Dalai Lama. Half a century after his escape from Chinese occupation his name inside Tibet is still as powerful as ever, perhaps more so given his access to the rest of the world and the support he now has in the West. As the symbol of