vendredi 30 mai 2008

OGM (2): les biais des intérêts

Dans Opposition to transgenic technologies: ideology, interests and collective action frames, publié la semaine dernière dans Nature Reviews Genetics, le professeur Ronald J. Herring, tente de déconstruire le mouvement d'opposition aux OGM. Voici la deuxième partie de ma propre déconstruction de ses arguments.

Selon le professeur Herring, «le potentiel technologique [des semences OGM] est réel pour les cultures les plus fragiles et les paysans les plus pauvres». «La lenteur du progrès vers ces objectifs urgents s'explique en partie par les intérêts commerciaux: comme dans le cas de l'industrie pharmaceutique, des gens pauvres dans des pays pauvres aux bureaucraties «difficiles» ne génèrent que de petits profits. De la même manière, les arcanes des droits de propriété intellectuelle peuvent ralentir la diffusion de l'innovation technologique»(1).

En deux phrases, le professeurs Herring fait à peu près le tour de tout ce qui cloche dans le merveilleux monde de la science appliquée, particulièrement dans le domaine des sciences de la santé et des sciences biologiques: "intérêts commerciaux", "petits profits", "pharmaceutiques", et "droits de propriété intellectuelle". Cependant, ajoute-t-il, ce sont les obstacles des opposants politiques qui représentent les principaux freins à la diffusion des plantes issues du génie génétique. Et il a raison: les campagnes menées par les José Bové et autres Greenpeace ont suscité de puissants mouvements d'opposition aux OGM en Europe. Conséquemment, ce continent est très en retard, comparativement aux États-Unis, au Canada, au Brésil, à l'Inde et à la Chine, dans l'adoption des semences issues de la technique de l'ADN recombinant.

Mais, fondamentalement, l'opposition aux plantes OGM tient autant, sinon davantage, à la manière dont ses principaux promoteurs agissent et aux intérêts qui les motivent qu'aux dangers supposés ou réels des cultures transgéniques. Pour s'y retrouver, en effet, il est tout à fait nécessaire de distinguer la forme et le fond.

La plupart des gens ne s'opposent pas fondamentalement à la transgénèse si le but est de soulager les misères de la condition humaine. Nous produisons déjà des médicaments par l'intermédiaire d'animaux transgéniques. Nous travaillons fort à mettre au point des bactéries capables de digérer n'importe quel résidu toxique et nous serons prêts à modifier nos gènes pour corriger des défauts génétiques dès que cela sera possible sans trop de risques.

Mais la manière dont évolue tout le dossier de la génétique fait dresser les cheveux sur la tête: comment peut-on breveter des gènes humains (cas des gènes BRCA1 e BRCA2)? Comment peut-on prétendre que comprendre la fonction d'un gène nous donner un droit de propriété intellectuelle sur ce gène? Devrait-on payer des droits à Watson et Crick pour la découverte de la structure de l'ADN? Manifestement, les choses vont trop loin. L'exemple de Monsanto est éloquent. Il n'y a aucun doute possible sur la stratégie suivie par cette multinationale : établir un quasi monopole sur l'agriculture et les cheptels animaux en réclamant des droits de propriété intellectuelle sur tout ce qui est à sa portée. La compagnie n'a pas poursuivi l'auteure de Le monde selon Monsanto pour diffamation mais elle n'a pas hésité à poursuivre un agriculteur canadien qui prétendait que ses champs avaient été contaminés par du blé transgénique alors que la multinationale prétendait qu'il avait resemé le blé (ou quelque chose d'autre) sans payer les droits à la compagnie.

La population, en général, n'aime pas être sous le contrôle absolu d'un petit nombre de firmes qui imposent sans partage leur agenda au reste du monde. Actuellement, six firmes contrôlent 98% du marché des semences transgéniques mondiales et trois (Monsanto, Syngenta et DuPont) en détiennent 90% (note 3). Les cultures OGM apportent probablement des avantages aux agriculteurs qui s'en servent. Mais étaient-ce bien ces avantages-là qui étaient les plus pressants pour les agriculteurs et les éleveurs?

On sait très bien comment les grandes pharmaceutiques travaillent: elles cherchent non pas ce qui est le plus utile ou ce qui correspond au plus grand besoin mais ce qui représente le plus grand potentiel de profit. En 2006, sur 535 nouveaux médicaments entrés sur le marché français, 10 représentaient une avancée thérapeutique significative, 469 n’apportaient rien de nouveau à la pharmacopée existante et 17 représentaient de possibles dangers à la santé publique(2). Tout un bilan! Qui se répète d'une année à l'autre, dans tous les pays, et qui permet à l'industrie pharmaceutique de se maintenir globalement au rang de l'industrie la plus rentable au monde.

Ce que l'on craint, non sans raison, c'est que la logique commerciale qui pervertit l'industrie du médicament, pervertisse également celle des semences transgéniques. Comme il s'agit parfois des mêmes joueurs (exemple de Bayer-Aventis, membre du sextuor des OGM), les craintes sont légitimes.

Et c'est bien ce qui se passe. Nous en avons une confirmation dans la manière même dont le professeur Herring présente les choses. Il écrit que «dans les pays à faible revenu, lorsque les semences transgéniques étaient trop coûteuses ou trop contrôlées, les agriculteurs les ont souvent acquises sur le "marché gris illégal".» Autrement dit, les agriculteurs se débrouillent pour se procurer ce qui est avantageux pour eux, même au risque de poursuites. Dans des pays où le système judiciaire est, au mieux, chancelant, peut-être le risque en vaut-il la chandelle. Mais affirmer que les pratiques des multinationales ne posent pas vraiment de problèmes parce que les agriculteurs réussissent à se procurer illégalement les semences est une manière plutôt bizarre de justifier ces pratiques.

Dans son article, le professeur insiste même sur ce point: «Postuler qu'il existe une tyrannie du monopole et du contrôle des droits ne correspond pas à la réalité de l'ingénuité des agriculteurs et à la capacité des pays comptant un grand nombre d'agriculteurs. Il est difficile de réclamer la propriété intellectuelle des semences ou de la faire respecter. Dans les champs, on saisit l'opportunité de s'approprier une technologie utile, selon la même méthode qui rend impossible de faire respecter les droits de propriété intellectuelle sur les films, les médicaments, la musique et les logiciels.» Bref, la tyrannie des droits ne pose pas de problème, de toutes manières, les gens nous volent! Mais que se passerait-il si on abolissait la «tyrannie des droits de propriété intellectuelle»?

Mais les pratiques abusives découlant du régime actuel des droits de propriété intellectuelle et des positions monopolistiques des multinationales, que ce soit celles des semences transgéniques ou des médicaments, ne sont pas encore le fond du problème.

Le fond du problème, c'est que la logique commerciale fait dévier la science et la technologie: on ne peut pas en même temps chercher la vérité et chercher le plus grand profit. Je ne dis pas que le profit ou le commerce sont mauvais, loin de là. Je dis qu'on biaise la recherche et qu'on ne cherche pas à mettre au point le produit qui sera le plus utile aux agriculteurs mais celui qui assurera le meilleur avantage à la compagnie. Le problème se pose de la manière suivante: si j'ai le choix entre mettre au point une semence transgénique qui permet de contrôler les mauvaises herbes sans herbicide ou de mettre au point une semence qui résiste à l'herbicide que je produis, quelle semence ais-je le plus intérêt à produire? Le maïs Round-up Ready de Monsanto, résistant à l'herbicide Round-Up fabriqué par Monsanto, illustre bien ce dont il est question.

Il semble bien que l'opposition à l'agriculture issue de la transgénèse ne soit pas simplement un refus du «progrès» ou une déification de la «nature».

Notes
1. «Slow progress towards these urgent goals is explained in part by the interests of commercial firms: as with pharmaceuticals, poor people in poor places with difficult bureaucracies might produce thin profits. Likewise, the thicket of intellectual property claims might slow diffusion of technological innovation.»

2. Quand la publicité masque l’absence de progrès thérapeutique, Prescrire, Vol. 27 #280, février 2007: http://www.prescrire.org/editoriaux/bilanMed2006.pdf

3. La raison d'être des OGM, PasseportSanté,net. Consulté le 1er juin 2008.

samedi 24 mai 2008

OGM (1) : pas pour le développement

Comment un universitaire sérieux peut-il encore affirmer que les problèmes de développement des pays les moins industrialisés peuvent être résolus par l'introduction de cultures d'«organismes génétiquement modifiés» (OGM)? C'est pourtant ce qu'affirme le professeur R.J. Herring du Department of Government à l'Université Cornell, dans un article publié dans le numéro de juin 2008 de la revue Nature Genetics. L'article, qui fait partie d'un dossier, est actuellement en accès libre (le demeurera-t-il longtemps?) et je vous invite fortement à l'imprimer si le thème des OGM et de l'ADNr (ADN recombinant) vous intéresse le moindrement.

L'argument voulant que les cultures issues du génie génétique soient la solution aux problèmes de développement et de malnutrition est un des arguments les plus souvent employés pour justifier cette technologie. Pourtant Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998, a bien montré dans Development as Freedom qu'aucun pays démocratique n'a jamais connu de famine et que celles-ci sont toujours liées à des facteurs humains. Il n'était pas le premier à le dire et encore aujourd'hui, il n'est pas nécessaire de faire de longues études pour s'apercevoir que les problèmes de développement sont en très large partie des problèmes de gouvernance. Comment le cher professeur explique-t-il que le Zimbabwe soit passé, en moins de 20 ans, du statut de grand pays exportateur de produits agricoles à celui de pays ravagé par la faim, avec plus de trois millions de réfugiés en Afrique du Sud voisine? Les exemples de ce genre sont légion, principalement en Afrique mais aussi en Asie et en Amérique du sud.

Il y a quantité de bonnes et de mauvaises raisons pour jouer dans les plates-bandes de Dieu, mais cet argument du professeur Herring est un non-argument, un mythe et une illusion. Dommage que les scientifiques persistent à justifier leurs travaux de cette manière et que de grandes revues comme Nature laissent passer de telles affirmations.

Il n'est certainement pas faux de prétendre que les techniques de l'ADNr peuvent améliorer les récoltes dans des conditions difficiles, conférer une résistance contre certains prédateurs, augmenter le contenu en certains nutriments, etc. Un peu comme ça a été le cas lors de la «révolution verte» dans les années 1960 alors que les rendements ont été grandement améliorés et que certains pays, comme l'Inde, sont devenus auto-suffisants et même exportateurs de denrées alimentaires. Mais cela a très peu de liens avec le fait de pouvoir nourrir ou non la population d'un pays. La Corée du Nord possède bien un ou deux réacteurs nucléaires et des missiles balistiques, mais les gens y sont encore sous-alimentés.

Je vais continuer de commenter l'article du professeur Herring dans mes prochains blogues, car il soulève de multiples enjeux très importants. Au menu (dans l'ordre ou le désordre): la motivation derrière les OGM, le problème de la propriété intellectuelle, la diffusion des produits agricoles issus de l'ADNr, nos attitudes paradoxales devant les OGM, la théorie des mouvements sociaux...

Articles cités:
Opposition to transgenic technologies: ideology, interests and collective action frames, Ronald J. Herring, Nature Reviews Genetics 9, 458-463 (2008)
Global Challenges, Nature Review Genetics, June 2008


lundi 19 mai 2008

Gauche et droite : au-delà des étiquettes

Le chroniqueur Richard Martineau s’en est pris récemment à la traditionnelle division gauche/droite en prétendant qu’elle était tout simplement dépassée et qu’il préférait de loin l’analyse de Bob Dylan : «There’s only up and down». Son intervention n'a guère dissipé la confusion du débat mais il soulevait quand même des questions pertinentes. «Qui peut dire ce qui est de droite ou de gauche, aujourd’hui, demandait-il ? Demandons-nous plutôt si une décision ou une idée nous fait avancer ou reculer.» On peut détester les manières et les idées de Martineau mais il a raison de s’interroger sur l’utilité de concepts qui, souvent, n’éclairent en rien les choix qui s’offrent à nous.

En politique, les concepts de gauche et de droite ne sont pas dépassés, comme il le pense, mais ils sont superficiels et très imprécis. Par contre, ils sont peut-être plus précis que «avant/arrière» et «haut/bas» qu’il semble préférer. Quelqu’un qui change de direction continue toujours d’avancer, mais seul un observateur extérieur peut dire s’il est en train de reculer ou de tourner en rond. «Haut/bas» est peut-être moins relatif mais certains sont capables de descendre bien bas pour monter dans la pyramide du pouvoir ou de la richesse. D’autres s’élèvent en se rappelant qu’ils ne sont pas différents de leurs frères humains. Tout est relatif, n’est-ce pas ? Mais trêve d’ironie.

Si on veut utiliser des étiquettes pour penser rapidement, il y a une certaine vérité à dire que les prises de position en faveur de mesures collectives sont «de gauche» et celles privilégiant la responsabilité individuelle sont «de droite». Ces étiquettes nomment quelque chose. Par contre, il est totalement faux de prétendre que l’une représente le progrès et l’autre un recul, que l’une est juste et l’autre non, que l’une est bonne et l’autre mauvaise. Le problème vient, entre autres, du fait que nous associons pêle-mêle des valeurs, des régimes politiques et plusieurs autres idées aux mots «gauche» et «droite». Ces associations et les charges émotives qu’elles possèdent génèrent la plupart du temps beaucoup plus de confusion que de clarté et elles ne permettent pas d’aller au-delà de la surface des choses. On peut considérer les choses différemment.

La perspective qui suit provient de la grille d’analyse proposée par le philosophe et théoricien américain Ken Wilber. Cette grille se développe en quatre quadrants «moi/ça» et «je/nous», reflétant les points de vue intérieur/extérieur et individu/collectivité. Elle éclaire de manière très féconde les valeurs et les réalités que l’on associe généralement aux étiquettes «gauche» et «droite» et permet d’approfondir la pensée à partir de catégories relativement claires qui ont l’immense mérite d’être, en elles-mêmes, de valeur «neutre». Elles peuvent donc être appliquées à toute situation, toute décision, toute analyse.

Grosso modo, on peut dire qu’un discours orienté à gauche insiste sur l’importance des déterminants extérieurs dans la vie d’un individu, c’est-à-dire le milieu où il grandit, les ressources auxquelles il a accès, l’éducation qu’il reçoit, etc. C’est le monde du «ça», les facteurs objectifs extérieurs qui influenceront et détermineront en partie ses comportements et son destin. À l’opposé, on dira qu’un discours orienté «à droite» insiste plutôt sur les valeurs morales d’un individu : sa détermination, son courage, sa persévérance, sa responsabilité et sa liberté de choix. C’est le monde du «je», les facteurs individuels intérieurs qui influencent et déterminent en partie nos comportements et notre destin.

Il est clair qu’il existe des facteurs extérieurs qui limitent la gamme des choix auxquels nous avons accès et il est tout aussi clair que nos propres valeurs jouent un rôle de premier plan dans les choix que nous faisons. Peut-on mettre de côté les valeurs morales d’un individu et dire qu’elles ne comptent pour rien dans son destin? Évidemment non. Pas plus qu’on ne peut nier les limites imposées par la pauvreté, l’absence d’éducation, et le sentiment de ne pas maîtriser son destin par manque général de moyens.

La perspective «gauche/droite» est généralement une perspective «collectivité/individu». Or, il est tout à fait impossible de nier un des deux termes de cette dyade. Les deux points de vue sont également valables et existent de plein droit. Il est facile de voir l’absurdité à laquelle mène la négation de l’une des deux dimensions. On aurait beau avoir les meilleures écoles du monde, un système gratuit de la maternelle à l’université, si les étudiants n’ont pas l’intérêt et la volonté d’étudier, le résultat sera à l’avenant. Le meilleur système de santé au monde sera impuissant à garder en santé des individus qui ne bougent pas, s’alimentent de viande, de sucre et de gras et vivent un haut niveau de stress. La responsabilité individuelle et la responsabilité collective sont aussi indispensables l’une que l’autre.

L’insatisfaction que nous ressentons à l’analyse «gauche/droite» tient le plus souvent au fait que l’on présente les termes comme étant exclusifs : en acceptant l’un, on devrait rejeter l’autre. C’est impossible, et quand on le fait quand même, on nie simplement une partie de la réalité.

Par définition, l’État a la responsabilité de la condition commune, des déterminants sociaux de la vie de chacun : répartition minimale de la richesse, satisfaction des besoins fondamentaux universels, accès aux ressources nécessaires à la vie dans une société démocratique, etc. Mais tout ceci n’aurait guère de sens si ce n’était pour le bien de chaque individu, pour favoriser l’autonomie et la créativité individuelles, et générer l’adhésion à des valeurs civiques, les fameuses «raisons communes» chères à Fernand Dumont, où l’on reconnaît la nécessité de la solidarité sociale. L’un nourrit l’autre et ne peut se concevoir sans l’autre.

Le point de vue «gauche/droite» n’est pas dépassé mais incomplet. Il laisse de côté la moitié de la réalité et n’offre qu’une mauvaise analogie de ce qu’il veut représenter. Nous pouvons mieux penser et mieux nommer les choses en les regardant différemment. Notre compréhension des enjeux de société en retire vite plus de profondeur et de perspective.

En ce qui concerne M. Martineau, sa précipitation à utiliser son statut de «pigiste» pour nier ses responsabilités sociales me fait le classer parmi les gens de droite. Évaluées à l'aune de sa propre analyse, ses idées seraient «dépassées». À mon avis, elles sont plutôt superficielles et incomplètes.

samedi 3 mai 2008

Noir Canada: David contre Goliath



Exploitation artisanale d'une mine d'or en Tanzanie.
Photo:
C.Glahder, DMU (National Environmental Research Institute, Université d'Aarhus, Danemark)

Il y a longtemps qu'on a vu pareil combat: la plus importante compagnie aurifère au monde, Barrick Gold, poursuit une toute petite maison d'édition québécoise, les Éditions Écosociété, pour six millions de dollars. Le motif: Noir Canada, un livre lancé depuis moins d'une semaine, répandrait des faussetés au sujet de la multinationale.

Il y a deux semaines, la compagnie avait menacé la maison d'édition d'entreprendre une telle poursuite si elle ne retirait pas certaines allégations. Les Éditions Écosociété ont décidé d'aller quand même de l'avant... avec le résultat que l'on sait.

Il sera fort intéressant de suivre cette affaire qui soulève plusieurs enjeux importants. En partant, la disproportion des moyens disponibles de chaque côté ne saurait être plus grande. Il s'agit donc d'un combat à armes inégales. Pour avoir déjà été impliqué dans un litige commercial avec une filiale de Québecor, je peux témoigner de l'inconfort d'une pareille situation. Dans le cas de Barrick Gold, la poursuite est sérieuse et pourrait faire fermer la maison d'édition en plus de mettre carrément des gens sur la paille.

La question de fond est cependant la véracité des allégations contenues dans Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique. Peut-on simplement répéter des faussetés en se justifiant qu'on ne fait que citer d'autres sources? À mon sens, la recherche de la vérité impose quelque prudence si on ne dispose pas de preuves solides.

On peut voir le tableau sans même avoir lu le livre: des mineurs africains travaillant à leur propre compte dans des conditions d'insécurité hallucinantes sont délogés par une multinationale qui a conclu une entente avec les dirigeants du pays. Étant donné que l'État est véritablement le seul moyen de s'enrichir en Afrique, on peut soupçonner que les politiciens n'ont pas signé d'entente sans contrepartie pour eux-mêmes. C'est malheureusement ainsi que les choses se font en Afrique. Alors les mineurs se font déloger et ne reçoivent rien ou si peu pour la perte de leur gagne-pain. Voilà le portrait.

Que s'est-il passé véritablement sur le terrain? C'est un des enjeux de la poursuite actuelle. Une nouvelle de Radio-Canada, Controverse autour de Noir Canada, a fait le 15 avril un bon tour d'horizon du sujet.

Chose certaine, on aurait moins parlé de ce livre si Barrick Gold n'avait pas mis sa menace à exécution. Comme stratégie de relations publiques, je ne suis pas certain qu'il s'agit d'un bon choix. Par contre, Barrick a déjà poursuivi un journal anglais, en l'an 2000, pour les mêmes allégations et a gagné sa cause. Le montant résultant de la poursuite avait été versé à un organisme de charité.

Je vais me procurer le bouquin de 350 pages et essayer de me faire une idée par moi-même.

Entretemps, voici quelques sources d'information complémentaires.

Site d'information sur la mine Balyanhulu. Dans ce site à usage professionnel et de relations publiques, Barrick Gold a l'air d'être un citoyen corporatif modèle.

Protest Barrick. Un site qui sert de portail aux groupes surveillant les activités minières dans le monde, particulièrement celles de Barrick Gold. Articles, témoignagnes et mise en contexte des opérations mondiales de Barrick. Très bien fait.

Barrick's Dirty Secrets: Communities Respond to Gold Mining's Impacts Worldwide. Un rapport publié le 1er mai 2007, à l'occasion de la journée internationale de protestation contre Barrick.

Et un morceau de choix.
Report of the International NGO Fact-Finding Mission to Tanzania. Le moins qu'on puisse dire, c'est de répéter qu'une enquête indépendante serait une bonne idée.

jeudi 1 mai 2008

La douleur, la souffrance et le changement

La souffrance est-elle une condition nécessaire du changement et de l'évolution des êtres vivants? Je me pose cette question depuis trois semaines. Elle m'est venue à l'esprit en mettant en parallèle la liste récente des crises qui se creusent -Zimbabwe, crise alimentaire mondiale, subprimes, Géorgie, Kenya- et une expérience d'évolution accélérée commentée dans la revue Nature.

Débarrassons-nous un instant des références judéo-chrétiennes auxquelles on l'associe spontanément en ce pays et la douleur apparaît sous son aspect essentiel: un simple mécanisme de rétroaction du vivant. Elle signale un dysfonctionnement, une difficulté. La souffrance, c'est le fait de ressentir la douleur. Il me semble nécessaire de reconsidérer leur utilité en tant que signaux indispensables et de les réhabiliter .

Chacun peut facilement trouver dans sa propre expérience quantité de situations où la souffrance a été l'amorce d'un processus de changement. Je ne dis pas que tout changement est déclenché par une douleur mais je dis que toute douleur est le signal d'un problème. Que l'on donne suite ou non à ce signal est un autre question. Dans la majorité des cas une petite douleur n'est pas suffisante pour nous amener à nous mettre en marche. Il faut plutôt frapper un mur, se retrouver dans un cul-de-sac, être dans une situation telle que le changement est absolument nécessaire pour continuer à vivre, à travailler, à aimer, à être en relation, etc.

La souffrance et la douleur semblent particulièrement indispensables à l'évolution et au changement sur le plan collectif. Pourquoi pratiquement aucun pays n'a-t-il atteint les objectifs de réduction de gaz à effet de serre déterminés par le protocole de Kyoto? Manifestement, le désagrément et la souffrance n'ont pas atteint un niveau suffisant pour forcer le changement. Trop de gens tirent encore trop d'avantages de la situation actuelle. Il semble que seule une catastrophe, ou la claire perception de son imminence, pourra nous amener à modifier nos comportements.

Une situation a rarement la simplicité d'un caillou dans un soulier, d'une écharde dans une main ou d'une poussière dans un oeil. Dans ces cas, on arrête tout pour faire disparaître les irritants qui mobilisent l'attention. Mais la plupart du temps, la douleur engendrée par une situation particulière est compensée par des avantages, le négatif est contrebalancé par du positif.

Une situation où il n'y a que de la souffrance est rapidement intolérable. Elle peut être aussi banale que l'écharde à la main ou aussi tragique que celle du cancer du nez et de l'oeil de Chantal Sébire. Ce qui est clair, c'est qu'on ne les supporte pas longtemps. Par contre, pour qu'une société modifie l'ordre des choses, l'énergie générée par la souffrance doit être plus grande que l'énergie de résistance au changement. Le point important, ici, est de voir d'où vient l'énergie du changement. Certainement pas de la satisfaction. Je n'aperçois plutôt, comme carburant du changement, que du déplaisir, de la douleur et de la souffrance. Les plus grands rêves, les entreprises les plus exaltantes sont toujours générées par une forme ou une autre de douleur. On trouve toujours une insatisfaction ou une souffrance, à l'origine de tous les désirs, de toutes les visions, de tous les projets. Est-ce ce que Bouddha voulait dire par «la vie est souffrance», première des quatre Nobles Vérités?

L'expérience d'évolution accélérée (Darwinian Evolution on a Chip) dont je parlais au premier paragraphe me semblait impliquer aussi une forme de souffrance. L'idée était de réduire progressivement la densité du substrat nourricier servi à des enzymes. Lorsque les chercheurs ont arrêté l'expérience, les enzymes se nourrissaient 90 fois plus efficacement dans un milieu 20 plus dilué que l'original. Autrement dit, l'évolution a été conditionnée par le défi de survivre dans un milieu de plus en plus appauvri . Darwin a appelé ça le processus de sélection naturelle, ce qui est un aspect de la chose. Mais je crois qu'on peut dire que le moteur du processus est la souffrance. C'est ce que semble confirmer un éditorial intitulé Experimental evolution, paru dans la revue Heredity de mai 2008. On y décrit comment les mutations semblent souvent affecter un élément (un facteur de transcription) impliqué dans l'adaptation à des situations stressantes. Autrement dit, la douleur (signalée par le stress) joue un rôle direct dans l'évolution, même chez les formes de vie les plus simples.

Nous vivons dans un monde dont la cohérence ne fait aucun doute. Les processus du vivant se ressemblent d'un bout à l'autre de la chaîne de la vie et les forces fondamentales qui nous font agir sont plutôt simples même si les processus sont d'une complexité infinie... parce que tout est lié. Nisargadatta Maharaj, un des plus grands mystiques du siècle passé, disait dans son très beau Je suis: «Pour qu'une chose arrive, il faut que tout l'univers concorde. Il est faux de croire qu'une chose en particulier peut être la cause d'un événement. Toute cause est universelle...» Mais laissons ça de côté pour le moment...

Comment terminer cette réflexion? Peut-être par une invitation à être plus attentif à la souffrance? Après tout, ne semble-t-elle pas essentielle à l'évolution? En ce qui me concerne, je n'en doute pas.

Articles cités:
Darwinian Evolution on a Chip. C'est un article très technique, inaccessible à des non spécialistes. Si vous plongez, attardez-vous seulement aux conclusions et aux grandes lignes de l'expérience.
Experimental evolution. Plutôt facile à comprendre même si pointu.
Nature. Il est possible de recevoir gratuitement par courriel le sommaire de cette excellente revue. Il y a toujours quelques articles qui peuvent être lus sans frais. Si vous êtes férus de cette science, c'est un incontournable.