dimanche 29 juin 2008

Cet épuisant manque de symboles

24 juin 2008. Encore une fois, je ne marquerai la fête nationale québécoise que par un acte de présence sans enthousiasme au rassemblement au parc municipal du village où j'habite. Il y a déjà très longtemps que je ne participe plus à cet événement qui se veut rassembleur mais qui ne l’est pas vraiment. À Montréal, le défilé de la St-Patrick rassemble cinq fois plus de participants que celui de la fête nationale. Il y a un problème. Combien de nos concitoyens anglophones participent aux célébrations du 24 juin ? Combien de ceux qui défileront ou fêteront le 1er juillet sont présents aux fêtes du 24 juin ?

J’ai un problème avec le 24 juin parce que j’ai la certitude que cette fête ne rassemble pas tous mes concitoyens. Je sens la journée hantée par le fantôme de St-Jean-Baptiste, même si on a tout fait pour l’éloigner. C’est une journée de l’année où je me sens particulièrement canadien-français et c’est celle où je voudrais le moins l’être. Tout simplement parce que j’ai un besoin lancinant de sentir l’unité des gens qui vivent sur ce territoire. J’ai besoin de dire nous, les habitants du Québec…

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J’ai profité de la journée pour lire les extraits du rapport de la Commission Bouchard-Taylor que j’ai imprimés il y a déjà quelques semaines. J’y lis : « Le défi présent, c’est de nourrir de symbolique et d’imaginaire la culture publique commune faite de valeurs et de droits universels, mais sans la défigurer. » (p.189)

Je partage la description de la nature du défi : nourrir de symbolique et d’imaginaire. Ce besoin est tellement criant que tout ce qui peut nourrir l’imaginaire canadien-français est mis à contribution : Maurice Richard, René Lévesque, Céline Dion, le Cirque du Soleil, Robert Lepage… J’y vois beaucoup d’exemples qui peuvent être inspirants mais, à part René Lévesque du fait de son rôle d’homme d’État, aucun symbole capable de nourrir la culture publique commune.

Le symbolique dont j’ai besoin est d’un autre niveau. Il doit représenter l’ordre d’une société, les principes autour desquels elle s’organise. À ce titre, il doit posséder plusieurs caractéristiques. Tout d’abord, il doit être l’élément central de l’identité sociale individuelle et collective. Pour ce faire, il doit évidemment permettre à tous les citoyens, sans exclusion, de s’identifier à cet élément. Dans le contexte particulier du Québec, ce symbolique doit apporter à chacun un élément de sécurité qui écarte les réflexes de peur devant la différence et de crainte face à l’avenir. Encore une fois, le contexte historique particulier du Québec, où il n’y eut jamais de véritable acte fondateur, exige que ce symbolique représente une fondation, le début de quelque chose. Ce symbolique doit aussi avoir des impacts concrets sur la manière dont les membres de la société entrent en relation les uns avec les autres. Autrement dit, il doit contribuer à diminuer les inévitables conflits internes de la société et lui permettre d’utiliser ses énergies à résoudre de manière créative les problèmes et les défis d’une société dynamique. On reconnaîtra ce symbolique en ce qu’il sera un objet de fierté collective, capable de nourrir l’imaginaire de chacun et capable de nous mobiliser au besoin.

Pour des raisons qu’ils expliquent, les commissaires Bouchard et Taylor n’ont pas abordé leur travail en y intégrant pleinement la perspective des communautés amérindiennes ni celle de la communauté anglophone. Il s’est agi d’un assourdissant silence qui a empêché le travail d’aboutir à un résultat fécond. Le journaliste du Devoir a bien compris le sort du rapport par un titre qui résumait les positions prises rapidement par la classe politique: « Quatre enterrements pour un rapport ». Bien sûr, le malaise identitaire à l’origine de la commission s’est exprimé exclusivement dans la communauté d’origine canadienne-française. Mais s’il s’agissait de parler de culture publique commune, il aurait fallu inviter et considérer toutes les parties impliquées.

Les commissaires croyaient-ils vraiment que leurs recommandations seraient capables de «nourrir de symbolique et d’imaginaire la culture publique commune» ? Les deux recommandations les plus chargées de symbolique – le sort du crucifix au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale et la récitation de la prière au début des séances des conseils municipaux – furent proprement renvoyées dans les catacombes de l’inconscient collectif commun sans le moindre questionnement. Comme échec de mission, il est difficile de faire mieux.

Lorsque je dis que notre manque de symboles nous épuise, c’est que l’absence de repères collectifs condamne cette société à des efforts qui ne parviennent jamais à leur terme. Nous venons d’en avoir un exemple saisissant.

vendredi 6 juin 2008

OGM (3): de "Soleil vert" à "Minority Report"

Je pensais terminer cette série sur les OGM en commentant deux idées de l’article de Ronald J. Herring, Opposition to transgenic technologies: ideology, interests and collective action frames. La première est celle du "biorenforcement d'aliments", la seconde qu'il puisse exister une solution technique à des problèmes de justice sociale. Mais la réflexion a mené à une perspective beaucoup plus large.

Le professeur Herring écrit : « Nous pouvons penser que, au fil du temps, des crises urgentes feront augmenter l’intérêt pour des domaines comme la biocorrection (bioremediation), les plastiques biodégradables, les plantes résistantes à la sécheresse et le biorenforcement d’aliments pour les gens qui n’ont pas le choix de ce qu’ils mangent ». Je vous invite à méditer un instant sur ce que signifie le « biorenforcement d’aliments pour les gens qui n’ont pas le choix de ce qu’ils mangent ».

Si vous avez vu, jadis, le film d’anticipation Soleil vert, vous savez exactement ce que ça signifie : on propose de nourrir les damnés de la terre avec du riz – ou des biscuits – contenant les nutriments dont ils ont besoin pour rester en vie. Les plus pauvres sont toujours utiles pour justifier n'importe quelle invention destinée à "améliorer leur sort", bien que le sort de ces mêmes personnes soit la dernière préoccupation des inventeurs. Bien naïfs sont ceux qui pensent qu'une solution technique peut nous éviter de nous attaquer directement aux problèmes de gouvernance et de justice sociale qui sont un facteur majeur, sinon causal, de la pauvreté. Mais ce n’est guère surprenant qu'on présente les choses ainsi: les entreprises qui sont derrière les organismes génétiquement modifiés font dans la technique et non dans la justice sociale. Quand le seul outil qu’on possède est un marteau, tout ce qu’on voit ressemble à un clou! Mais, diable, il faut être culotté pour affirmer qu'une entreprise qui vise la plus grande rentabilité et la plus grande domination de son marché se préoccupe du sort des plus pauvres d’entre les pauvres. Ah, évidemment, s'il y a une piastre à faire, pourquoi pas? En effet, pourquoi pas!

Malgré mes réserves sur les motivations derrière la mise au point d'OGM, je suis loin d’être opposé aux manipulations génétiques, bien que je sois convaincu de la nécessité de ne procéder qu’avec une extrême prudence. Mais quand on considère l'extrême diversité des formes présentes dans la nature, il semble bien qu'il n'y ait aucune limite à ce que la création peut engendrer. En regardant un acarien ou un insecte au microscope,
bien malin qui pourrait dire si la bête n'est pas le résultat d'une manipulation génétique aberrante. Par contre, je suis farouchement opposé à ce qu’on nous fasse prendre des vessies pour des lanternes, à ce qu’on cache des motifs purement commerciaux sous une couche de peinture philanthropique et à ce qu’on présente comme de la science «pure» ce qui est de la recherche biaisée par une volonté de s’approprier de nouveaux marchés, si possible de manière monopolistique.

Mais d'une autre perspective, la réalité est toujours plus complexe qu'il n'y paraît à première vue. Par exemple, selon Monsanto, la culture de coton Bt (Bacillus thuringiensis) transgénique a fait sensiblement augmenter les profits des agriculteurs tout en diminuant considérablement l'usage de pesticides. C'est pourquoi des agriculteurs n'hésitent pas à se procurer des semences illégales, non testées, et sans que les compagnies qui les ont créées ne versent de droits à Monsanto. Bref, les semences illégales ne font pas que "libérer" la technologie: comme elles sont, par définition, non contrôlées, elles risquent aussi de "se" libérer dans l'environnement. Comme quoi, chaque solution crée en même temps (au moins) un nouveau problème. La technique n'a pas fini de nous faciliter les choses et de nous créer des ennuis.

Les dernières avancées de la recherche sur les semences OGM en sont un bon exemple. L'information provient du groupe ETC, un tout petit groupe de recherche canadien, basé à Ottawa, avec des antennes aux États-Unis et au Mexique. Leur dernier rapport, Patenting the "Climate Genes"... and Capturing the Climate Agenda (mai-juin 2008) fait état des centaines de brevets, détenus par les champions de la transgénèse,
sur les gènes reliés au climat. Il deviendra impossible de mettre au point une plante résistant à la sécheresse sans verser de royautés à une des multinationales de la transgénèse. Actif depuis plus de 25 ans, le groupe ETC est le premier à avoir tiré la sonnette d'alarme sur les OGM, les semences Terminator (aux fruits stériles) et les folles ambitions des multinationales de la biotechnologie.

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Je vous propose une conclusion ouverte. En consultant un des documents d'ETC, Alternative Mechanisms to Enhance Corporate Monopoly and BioSerfdom in the 21st Century, j'ai pris conscience que les moyens de surveillance par satellite permettent désormais de qualifier précisément ce qui se trouve dans les champs et possiblement d'identifier les plantes transgéniques par spectrométrie. Soudainement, les contrôles d'identité à la Minority Report m'ont paru très près de nous.

L'idée que la puissance de la technologie nous amène à marche forcée vers une redéfinition en profondeur des relations économiques, sociales et politiques me travaille depuis un certain temps déjà. En fait, quand on s'élève un peu au-dessus des arbres, on voit clairement la forêt. Une grande partie des critiques et des réflexions qui mettent en cause la technologie trouvent leur source dans la dissonance entre la puissance des outils et le contexte dans lequel ces outils sont développés et utilisés.

Au vu des moyens techniques dont nous disposons, il est désormais impensable que les progrès de la connaissance et des techniques soient contrôlées exclusivement par des intérêts privés. Une nouvelle dynamique est en train de voir le jour, comme le démontrent des réalisations comme Wikipédia ou Firefox, et l'avancée des standards dits open source. Il existe aujourd'hui des machines capables, chaque heure, de tester l'activité biologique de 50,000 composés chimiques différents. Ceci n'a rien à voir avec la créativité humaine et le génie d'une personne. Il s'agit plutôt de l'exploitation mécanique d'une ressource naturelle sur laquelle l'humanité a un droit de propriété.

Dans un monde de plus en plus transparent, où la puissance de la technologie s'est démultipliée pour atteindre des niveaux inimaginables, il devient impossible de continuer à faire comme avant.