jeudi 10 avril 2008

Samizdat

Le mot russe "samizdat" fait référence aux manuscripts qui circulaient clandestinement en URSS avant la chute du régime soviétique.

Je n'ai rien écrit sur ce blogue depuis deux semaines parce que j'ai eu des doutes sur la pertinence d'ajouter à la quantité d'informations circulant sur Internet. Ce que je vais écrire sera-t-il utile, me suis-je demandé? Ce que je vais écrire est-il un journal personnel ? Auquel cas le fait d'en permettre la lecture sans restriction est-il une simple manière d'attirer l'attention sur ma personne? Un trip d'ego d'une banalité sans borne?

Je n'ai jamais été capable de respecter entièrement les limites. Ni les limites de vitesse, ni les limites de cadre. Je ne sais pas trop où sont les limites ultimes. On peut toujours les reculer. Ce blogue ne fera pas exception à ma règle. Considérez-le comme un work in process, à l'image de nos vies. Il finira bien par suivre certains patterns, par répéter des formes. Le temps finit toujours par éroder la matière molle et révéler le vrai relief des personnes, des sociétés et de la matière. Il en est des êtres comme des civilisations.

Comme j'ai le sentiment de plus en plus aigu du passage du temps, j'ai plutôt envie de finir le travail d'érosion et de laisser émerger le substrat le plus solide. Et les circonstances de ma vie professionnelle ont fait disparaître les doutes que je pouvais avoir.

En fait, la tribune dont je dispose à PasseportSanté.net ne me permet pas d'aborder certains sujets dont je crois avoir le devoir de parler. Je suis déçu, évidemment, de ne pouvoir profiter d'une vitrine fréquentée par près de deux millions de personnes chaque mois. Mais toute situation a toujours deux aspects. L'aspect positif de celle-ci est d'avoir désormais la bride sur le cou, sans autres limites que celles dont je déciderai. Peut-être est-ce un bien bienvenu pour un mal nécessaire, comme dans une histoire soufie bien connue. Il vaut la peine que je la raconte pour ceux et celles qui ne la connaissent pas.

Un paysan possédait un magnifique cheval. Les gens du village le considéraient bien chanceux de posséder cet animal. Une nuit le cheval s'enfuit. Les villageois se mirent à plaindre son malheur. «Qui peut dire si c'est un mal ou un bien», leur répondit-il. Une semaine plus tard, le cheval revint en ramenant tout un troupeau de chevaux sauvages. «Ah! Comme tu es chanceux», dirent-ils. Le paysan leur répondit encore la même chose. L'histoire continue ainsi avec une suite d'événements qui paraissent de prime abord heureux ou malheureux mais évoluent toujours de manière contraire à celle qui avait d'abord été perçue. Je ne doute pas un instant que mon histoire suive pareil narratif.

Le rôle que j'ai joué dans ma vie a souvent été celui du précurseur, du passeur. Lorsque j'ai fondé Le temps fou, avec mon ami Serge Martel, en 1978, j'ai simplement dit tout haut ce que quantité de gens pensaient des aberrations marxistes-léninistes. Lorsque j'ai fondé le Guide Ressources en 1985, j'ai simplement donné un espace public à ce qui était déjà un phénomène culturel et social très important. J'annonçais, 20 ans à l'avance, ce qui est aujourd'hui reconnu dans un projet de loi sur la psychothérapie, ce qu'on trouve dans les comptoirs bio des supermarchés et ce qu'on peut trouver comme services de massothérapie dans toutes les villes québécoises. Lorsque j'ai fondé Réseau Proteus (devenu PasseportSanté), en 1998, j'ai encore voulu donner un espace public à certaines forces sociales.

L'esprit neuf est d'un autre ordre. On peut dire que les phénomènes sont de la matière molle. Ils ne font que passer. Les valeurs et les principes sont plus résistants au passage du temps.

Aujourd'hui, un des enjeux qui me préoccupent est plus universel et soulève plus de questions fondamentales - éthiques, sociales et économiques - que les situations qui m'ont fait agir antérieurement: l'avenir du système de santé sous l'influence de forces politiques et commerciales qui le font dévier de manière prononcée. Ce sont les mêmes forces qui sont partout à l'oeuvre dans la société mais la santé et la vie étant des biens essentiels, au sens le plus profond que peut avoir le mot «essentiel», cette caractéristique particulière génère souvent des situations où l'éthique est fort malmenée. Et cela me titille beaucoup. Sans doute ais-je une sensibilité particulière à l'inéquité, à l'abus de pouvoir, aux inégalités de droits, au manque de respect et au mensonge. Sans doute est-il question ici de valeurs, mais elles ne sont pas facultatives. Il existe de très bonnes raisons de les considérer comme des valeurs communes et d'en faire les fondements de la vie en société. J'aurai souvent l'occasion d'y revenir, avec moults exemples criants.

Que fera le cheval maintenant qu'il a la bride sur le cou? Il doit d'abord s'habituer à cette liberté nouvelle.

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