À la fin de l’année 2008, de multiples appels pour faire de l’éducation une priorité nationale ont été publiés dans à peu près tous les journaux du Québec. Pendant que les universités réclamaient plus d’argent, onze organisations syndicales d’enseignants et d’étudiants signaient un manifeste intitulé « Faire de l’éducation publique la priorité nationale du Québec ». Et on ne comptait plus les cris d’alarme concernant les taux de décrochage scolaire qui atteignent 50 % dans certains milieux.
Une montagne de problèmes
Faire la liste des défis que l’on lance au système d’éducation québécois et des critiques qu’on lui adresse donne le torticolis : sous-financement, difficulté d’attirer dans nos universités des professeurs compétents « de calibre mondial », maintien et augmentation de l’accessibilité à l’éducation supérieure, atteinte d’un taux d’accès de 50 % au baccalauréat, gouvernance « moderne » des universités, lutte au décrochage, éducation des adultes, conditions d’apprentissage, valorisation des enseignants, désaffectation du système public, cours d’éthique et culture religieuse, sélection des élèves, problèmes de discipline, réforme pédagogique, etc.
On pourrait ajouter à cette liste, le fait que quantité d’élèves et de professeurs ont une faible maîtrise du français, qu’on ne forme pas assez de gens dans certains métiers où les entrées sont contingentées et qu’on en forme trop dans d’autres disciplines où les perspectives d’emploi sont faibles et peu lucratives, qu’on baisse les seuils de réussite et qu’on accepte des étudiants mal préparés, qu’une certaine culture populaire dévalorise le savoir et la maîtrise de la langue, que l’anglais a une puissance d’attraction telle que le système fait face à un obstacle de taille quand il s’agit de valoriser le français, que les conventions collectives empêchent des réformes simples, qu’on envoie à l’abattoir les jeunes professeurs alors qu’on devrait confier les classes les plus rétives à des enseignants d’expérience, etc.
En fait, il y a tellement de problèmes que le meilleur choix semble être de faire comme si de rien n’était et de laisser le processus de sélection naturelle dicter l’évolution du système.
Voir l’écosystème et la forêt plutôt que les arbres
Il y a quelques semaines, les réactions à l’outil « pédagogique » des Canadiens de Montréal nous ont fourni un exemple de plus du manque de perspective générale de la plupart des critiques du système d'éducation. Penser stimuler la lecture chez des jeunes en leur proposant des sujets qui les intéressent n’est pas une mauvaise idée. Mais penser stimuler le désir de s’éduquer en choisissant des modèles qui gagnent leur vie par leurs habiletés physiques ? À ce compte-là, pourquoi ne pas apprendre à compter en allant au casino ?
Quand valorise-t-on le savoir pour la liberté qu’il permet ? Quel intellectuel a le prestige d’un joueur de hockey ? Comment peut-on favoriser la qualité de la langue quand des communicateurs, des publicistes et des artistes sont peu sensibles à l’impact de la manière dont ils s’expriment ? Quelle place occupent la pensée et la culture dans l’imaginaire collectif ?
J’applaudis à l’idée de faire de l’éducation une priorité nationale mais il faudrait d’abord trouver nos points de repère.
D’autre part, cette priorité ne doit pas être laissée uniquement entre les mains des groupes d’intérêt les plus puissants. De ce côté-là, on entend toujours beaucoup parler d’argent. Notre problème n’en est pas d’abord un d’argent. Si on veut vraiment faire de l’éducation une priorité nationale, alors il faut convoquer la nation et pas seulement ceux qui ont des intérêts professionnels à la chose.
Une importance stratégique
L’éducation a pour nous une importance stratégique. Certaines nations jouissent de l’avantage du nombre et de leur poids économique. Les petites nations – sauf celles situées au-dessus d’un baril de pétrole – n’ont pas cet avantage et n’ont pas le choix de l’excellence si elles veulent prospérer. Plusieurs nous donnent l’exemple : en premier lieu, peut-être, Israël, mais aussi Finlande et Corée du Sud. Ce n’est pas un hasard si ces deux derniers pays, qui n’ont pas la tradition intellectuelle du judaïsme comme fond de scène, se tirent plutôt bien d’affaire: on considère qu’ils ont les meilleurs systèmes d’éducation au monde.
Pour nous, Québécois et Acadiens, l’éducation a une dimension de plus. Dans notre contexte géopolitique, la culture représente le seul attracteur suffisamment puissant pour nous donner le souffle nécessaire pour nous épanouir dans notre langue. L’alternative est de se définir par opposition et d’être dans une perpétuelle attitude défensive. L’éducation, pour nous, est une question de survie culturelle, en plus d’être la clé de la créativité individuelle et de la prospérité collective.
En résumé, ce dont il est question ici est de faire de l’éducation le fondement de l’imaginaire collectif et de la culture la clé de voûte de cet édifice. L’argent n’a qu’un rapport secondaire avec la question : il vient en second. D’abord, c’est l’imaginaire qui donne son importance à l’éducation. Ensuite, on met son argent sur les choses que l’on considère importantes. Penser rendre une chose importante en lui consacrant de l’argent ne fait qu’entretenir l’illusion que l’argent explique tout. C’est faux.
Revaloriser la profession d’enseignant
Si on veut faire de l’éducation une priorité nationale, il faut prendre des mesures déterminantes. La première est sans doute de revaloriser la profession d’enseignant en y attirant les meilleurs et en récompensant l’excellence.
Un bon enseignant amène le niveau de sa classe au-delà de la moyenne, un piètre enseignant le fait baisser en deçà. Actuellement, la profession d’enseignant n’est souvent qu’un deuxième ou un troisième choix de carrière. Imaginez l’effet de cette « sélection » sur ceux et celles qui en avaient fait leur premier choix par idéal. Il y a de quoi se décourager avant même de commencer. Le syndicalisme ne doit pas freiner cette revalorisation de l’excellence mais s’assurer que tous puissent l’atteindre et que ceux qui ne sont pas à leur place trouvent ailleurs celle qui leur convient.
L’équilibre de l’accessibilité et du désir
Il faut aussi trouver l’équilibre entre l’accessibilité et le désir. La valeur que l’on accorde à une chose est liée au désir que l’on a pour elle. Si elle est inaccessible, le désir ne peut pas naître et on passe à autre chose. Si tout le monde y a accès, elle perd de sa valeur. La valeur d’un bien tient à sa relative rareté, à son utilité et à son coût moral ou monétaire.
Le fait que l’éducation soit gratuite et universelle lui enlève une part de sa désirabilité. Comme il serait contre-productif d’augmenter sa valeur par des exigences financières, il faut lui redonner son attrait en la rendant conditionnelle à certains seuils de connaissance. Et ces connaissances doivent être objet de désir dans toutes les couches de la société.
Pourquoi valorise-t-on la souffrance, les efforts et le sacrifice quand il s’agit de former des joueurs de hockey alors qu’on diminue les exigences au point d’enlever toute signification à l’atteinte d’un niveau scolaire? Parce qu’être joueur de hockey est prestigieux alors que s’instruire n’a aucun attrait pour une bonne partie des jeunes ? Ces ados ne se sont pas mis ça dans la tête eux-mêmes.
Penser exige la maîtrise de la langue
La maîtrise de la langue doit faire partie du « prix » de l’éducation parce que cette maîtrise est liée à la capacité de penser et de communiquer. Cet apprentissage sous-tend quasiment tous les autres. A-t-on mesuré chez les étudiants l’impact de la qualité très variable de l’expression écrite que l’on rencontre chez des enseignants à tous les niveaux, même à l’université? La piètre maîtrise de l’écriture est un drame car la pensée a besoin de l’écriture et de l’expression juste pour prendre forme. Sinon, on reste dans le flou.
Lorsque la « priorité nationale » sera claire, les mesures de soutien aux élèves ayant des difficultés d’apprentissage apparaîtront comme une priorité et une évidence : on doit prendre tous les moyens pour ne laisser personne derrière.
Doit-on couper les vivres au secteur privé comme certaines voix le réclament depuis toujours ? Je ne sais pas. Une certaine concurrence est nécessaire pour maintenir la vigilance mais il n’y a pas une seule façon de l’entretenir. Ce que je sais, c’est qu’une école secondaire dans un quartier défavorisé devrait être perçue comme l’endroit le plus beau et le plus intéressant dans ce quartier.
Le jour où la réalité fera naître spontanément cette perception dans la tête des gens, alors on pourra dire que l’éducation est une priorité nationale et on ne parlera plus du décrochage scolaire comme d’un problème social.
Quant aux cégeps et aux universités, ils souffrent en partie du même manque de désirabilité. Mais leurs problèmes sont d’un autre ordre et demandent à être abordés différemment.
mercredi 18 mars 2009
L'éducation, priorité nationale
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