samedi 15 novembre 2008

Le sentiment de plénitude

Je fais partie d'un groupe de personnes qui, depuis environ quinze ans, se rencontrent deux ou trois jours de suite, trois fois par année. Appelons-le groupe S-E. Il y a quinze ans, le groupe S-E a pris naissance d'un vague souhait commun de réinventer des rituels. Parce que nous avions le sentiment que la société ne nous en offrait aucun qui nous convienne.

Je parle évidement de rituels significatifs, porteurs d'une valeur symbolique reconnue comme telle, et non de rituels de convenance ou de rituels inconscients qui se confondent avec des habitudes ou des normes sociales.

Je crois que personne ne connaissait tout le monde lors de la première rencontre, mais chacun était connu d'au moins une ou deux autres personnes. Ces rencontres n'ont pas donné naissance à de nouveaux rituels, elles sont devenues le rituel. Et au fil du temps, à force d'échanges et, parfois, de confrontations, nous avons développé entre nous une exceptionnelle capacité d'intimité.

Je dis «exceptionnelle» parce que je n'ai jamais participé ou été témoin d'aucun autre groupe qui permette à ses membres de se dévoiler aussi profondément dans leur humanité sans être un groupe de thérapie ou de croissance personnelle. Voilà pour le contexte.

Cette réflexion vient du fait que je suis ressorti de la dernière rencontre du groupe S-E avec un sentiment de plénitude tel que je n'en ai connu à peine deux ou trois fois dans ma vie.

Il n'est pas facile de décrire ce sentiment mais pour essayer de faire comprendre de quoi il s'agit, disons que ça possède une certaine parenté avec la paix profonde qui a suivi l'orgasme le plus puissant que vous ayez jamais vécu. Mais il me semble qu'il y a des différences. Si la paix qui suit l'orgasme profond s'accompagne d'un sentiment d'être complet, sans l'ombre d'un désir de plus, le sentiment de plénitude est celui d'un débordement dans toutes les directions, comme un verre trop plein.

Je crois que tous les sentiments ont des causes précises, très spécifiques. Le sentiment qui m'a habité a été causé directement par les membres de notre groupe qui ont tous exprimé et touché une zone très intime d'eux-mêmes, à tour de rôle, par une chanson. L'intensité et l'émotion de chacun ont varié mais la vérité, elle, a été constante. C'est, je crois, le fait de toucher vingt fois de suite la vérité de chaque être qui a généré la plénitude. Car chaque fois que l'on touche, c'est le coeur qui est touché. Il s'installe ainsi une harmonisation du corps, du coeur et de l'esprit. D'où la paix, la gratitude et la plénitude.

Exceptionnellement, nous avions invité à cette rencontre deux personnes étrangères à notre groupe pour nous accompagner dans nos chansons. Je ne crois pas me tromper en disant qu'elles ont réalisé, elles aussi, qu'il s'est passé quelque chose de particulier et de rare pendant leur séjour parmi nous.

Si j'essaie de décortiquer le sentiment de plénitude, de découvrir ce qui le compose, comment il est généré, je remarque qu'il ne peut exister sans inclure au moins une autre personne. La raison me semble évidente: il est généré en touchant à plus que soi, à autre que soi. Le plénitude ne peut se remplir en se limitant à soi-même, elle exige quelque chose d'autre. Et vingt personnes vraies sont plus que suffisantes pour provoquer un débordement...

La plénitude peut aussi se distinguer par ses effets. Comme elle déborde, elle cherche naturellement à se partager. Dans les jours qui ont suivi notre rencontre, il me semble que pour la première fois en quinze ans plusieurs personnes ont spontanément communiqué avec les autres membres comme pour continuer la rencontre. Et ce blogue n'est pas autre chose qu'un désir de partage.

La plénitude est comme les autres sentiments et les émotions: ils vont et viennent, naissent, grandissent puis meurent. Ces mouvements (même étymologie qu'émotion: movere, bouger) s'inscrivent aussi dans le corps. Si les émotions violentes comme la colère et la peur provoquent des crispations et des afflux de sang dans certains organes, la plénitude provoque au contraire une étrange sensation de paix, de relaxation et un désir de calme et de silence. Comme pour apprécier le reflet de la lune sur un lac où pas une brise ne vient troubler le miroir.

Il y a maintenant près d'une semaine que notre rencontre a pris fin. L'onde qu'elle a générée continue de se propager.

2 commentaires:

Steve a dit…

Ton récit met des mots sur mon expérience de façon très juste et touchante.
Le seul mot que j'ajouterais est "communion", pour décrire ce que j'ai vécu en cette fin de semaine exceptionnelle.

gérard a dit…

Merci Christian de mettre des mots sur cette unique expérience. Pour moi le mot anglais " connectedness " me conviendrait bien. Cette recherche opiniâtre vers le " NOUS " mystérieux, élusif, est ce qui nous distingue le plus comme espèce. Le mot de BOBIN : " Ce qu'on connait de quelqu'un empêche de le connaître. " a été vérifié par moi plus d'une fois dans nos rencontres et a été source de leçon d'humilité sur la connaissance superficielle qu'on se contente d'avoir sur les gens.

L'art d'être bien ensemble et d'approffondir l'intimité est un travail de finesse, d'authenticité, de rigueur avec Soi qui donne beaucoup d'éclairage sur la difficulté de d'entendre entre les peuples.

Le privilège de faire partie de ce groupe me plonge dans une gratitude puissante et douce.

gerard