vendredi 30 mai 2008

OGM (2): les biais des intérêts

Dans Opposition to transgenic technologies: ideology, interests and collective action frames, publié la semaine dernière dans Nature Reviews Genetics, le professeur Ronald J. Herring, tente de déconstruire le mouvement d'opposition aux OGM. Voici la deuxième partie de ma propre déconstruction de ses arguments.

Selon le professeur Herring, «le potentiel technologique [des semences OGM] est réel pour les cultures les plus fragiles et les paysans les plus pauvres». «La lenteur du progrès vers ces objectifs urgents s'explique en partie par les intérêts commerciaux: comme dans le cas de l'industrie pharmaceutique, des gens pauvres dans des pays pauvres aux bureaucraties «difficiles» ne génèrent que de petits profits. De la même manière, les arcanes des droits de propriété intellectuelle peuvent ralentir la diffusion de l'innovation technologique»(1).

En deux phrases, le professeurs Herring fait à peu près le tour de tout ce qui cloche dans le merveilleux monde de la science appliquée, particulièrement dans le domaine des sciences de la santé et des sciences biologiques: "intérêts commerciaux", "petits profits", "pharmaceutiques", et "droits de propriété intellectuelle". Cependant, ajoute-t-il, ce sont les obstacles des opposants politiques qui représentent les principaux freins à la diffusion des plantes issues du génie génétique. Et il a raison: les campagnes menées par les José Bové et autres Greenpeace ont suscité de puissants mouvements d'opposition aux OGM en Europe. Conséquemment, ce continent est très en retard, comparativement aux États-Unis, au Canada, au Brésil, à l'Inde et à la Chine, dans l'adoption des semences issues de la technique de l'ADN recombinant.

Mais, fondamentalement, l'opposition aux plantes OGM tient autant, sinon davantage, à la manière dont ses principaux promoteurs agissent et aux intérêts qui les motivent qu'aux dangers supposés ou réels des cultures transgéniques. Pour s'y retrouver, en effet, il est tout à fait nécessaire de distinguer la forme et le fond.

La plupart des gens ne s'opposent pas fondamentalement à la transgénèse si le but est de soulager les misères de la condition humaine. Nous produisons déjà des médicaments par l'intermédiaire d'animaux transgéniques. Nous travaillons fort à mettre au point des bactéries capables de digérer n'importe quel résidu toxique et nous serons prêts à modifier nos gènes pour corriger des défauts génétiques dès que cela sera possible sans trop de risques.

Mais la manière dont évolue tout le dossier de la génétique fait dresser les cheveux sur la tête: comment peut-on breveter des gènes humains (cas des gènes BRCA1 e BRCA2)? Comment peut-on prétendre que comprendre la fonction d'un gène nous donner un droit de propriété intellectuelle sur ce gène? Devrait-on payer des droits à Watson et Crick pour la découverte de la structure de l'ADN? Manifestement, les choses vont trop loin. L'exemple de Monsanto est éloquent. Il n'y a aucun doute possible sur la stratégie suivie par cette multinationale : établir un quasi monopole sur l'agriculture et les cheptels animaux en réclamant des droits de propriété intellectuelle sur tout ce qui est à sa portée. La compagnie n'a pas poursuivi l'auteure de Le monde selon Monsanto pour diffamation mais elle n'a pas hésité à poursuivre un agriculteur canadien qui prétendait que ses champs avaient été contaminés par du blé transgénique alors que la multinationale prétendait qu'il avait resemé le blé (ou quelque chose d'autre) sans payer les droits à la compagnie.

La population, en général, n'aime pas être sous le contrôle absolu d'un petit nombre de firmes qui imposent sans partage leur agenda au reste du monde. Actuellement, six firmes contrôlent 98% du marché des semences transgéniques mondiales et trois (Monsanto, Syngenta et DuPont) en détiennent 90% (note 3). Les cultures OGM apportent probablement des avantages aux agriculteurs qui s'en servent. Mais étaient-ce bien ces avantages-là qui étaient les plus pressants pour les agriculteurs et les éleveurs?

On sait très bien comment les grandes pharmaceutiques travaillent: elles cherchent non pas ce qui est le plus utile ou ce qui correspond au plus grand besoin mais ce qui représente le plus grand potentiel de profit. En 2006, sur 535 nouveaux médicaments entrés sur le marché français, 10 représentaient une avancée thérapeutique significative, 469 n’apportaient rien de nouveau à la pharmacopée existante et 17 représentaient de possibles dangers à la santé publique(2). Tout un bilan! Qui se répète d'une année à l'autre, dans tous les pays, et qui permet à l'industrie pharmaceutique de se maintenir globalement au rang de l'industrie la plus rentable au monde.

Ce que l'on craint, non sans raison, c'est que la logique commerciale qui pervertit l'industrie du médicament, pervertisse également celle des semences transgéniques. Comme il s'agit parfois des mêmes joueurs (exemple de Bayer-Aventis, membre du sextuor des OGM), les craintes sont légitimes.

Et c'est bien ce qui se passe. Nous en avons une confirmation dans la manière même dont le professeur Herring présente les choses. Il écrit que «dans les pays à faible revenu, lorsque les semences transgéniques étaient trop coûteuses ou trop contrôlées, les agriculteurs les ont souvent acquises sur le "marché gris illégal".» Autrement dit, les agriculteurs se débrouillent pour se procurer ce qui est avantageux pour eux, même au risque de poursuites. Dans des pays où le système judiciaire est, au mieux, chancelant, peut-être le risque en vaut-il la chandelle. Mais affirmer que les pratiques des multinationales ne posent pas vraiment de problèmes parce que les agriculteurs réussissent à se procurer illégalement les semences est une manière plutôt bizarre de justifier ces pratiques.

Dans son article, le professeur insiste même sur ce point: «Postuler qu'il existe une tyrannie du monopole et du contrôle des droits ne correspond pas à la réalité de l'ingénuité des agriculteurs et à la capacité des pays comptant un grand nombre d'agriculteurs. Il est difficile de réclamer la propriété intellectuelle des semences ou de la faire respecter. Dans les champs, on saisit l'opportunité de s'approprier une technologie utile, selon la même méthode qui rend impossible de faire respecter les droits de propriété intellectuelle sur les films, les médicaments, la musique et les logiciels.» Bref, la tyrannie des droits ne pose pas de problème, de toutes manières, les gens nous volent! Mais que se passerait-il si on abolissait la «tyrannie des droits de propriété intellectuelle»?

Mais les pratiques abusives découlant du régime actuel des droits de propriété intellectuelle et des positions monopolistiques des multinationales, que ce soit celles des semences transgéniques ou des médicaments, ne sont pas encore le fond du problème.

Le fond du problème, c'est que la logique commerciale fait dévier la science et la technologie: on ne peut pas en même temps chercher la vérité et chercher le plus grand profit. Je ne dis pas que le profit ou le commerce sont mauvais, loin de là. Je dis qu'on biaise la recherche et qu'on ne cherche pas à mettre au point le produit qui sera le plus utile aux agriculteurs mais celui qui assurera le meilleur avantage à la compagnie. Le problème se pose de la manière suivante: si j'ai le choix entre mettre au point une semence transgénique qui permet de contrôler les mauvaises herbes sans herbicide ou de mettre au point une semence qui résiste à l'herbicide que je produis, quelle semence ais-je le plus intérêt à produire? Le maïs Round-up Ready de Monsanto, résistant à l'herbicide Round-Up fabriqué par Monsanto, illustre bien ce dont il est question.

Il semble bien que l'opposition à l'agriculture issue de la transgénèse ne soit pas simplement un refus du «progrès» ou une déification de la «nature».

Notes
1. «Slow progress towards these urgent goals is explained in part by the interests of commercial firms: as with pharmaceuticals, poor people in poor places with difficult bureaucracies might produce thin profits. Likewise, the thicket of intellectual property claims might slow diffusion of technological innovation.»

2. Quand la publicité masque l’absence de progrès thérapeutique, Prescrire, Vol. 27 #280, février 2007: http://www.prescrire.org/editoriaux/bilanMed2006.pdf

3. La raison d'être des OGM, PasseportSanté,net. Consulté le 1er juin 2008.

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