lundi 19 mai 2008

Gauche et droite : au-delà des étiquettes

Le chroniqueur Richard Martineau s’en est pris récemment à la traditionnelle division gauche/droite en prétendant qu’elle était tout simplement dépassée et qu’il préférait de loin l’analyse de Bob Dylan : «There’s only up and down». Son intervention n'a guère dissipé la confusion du débat mais il soulevait quand même des questions pertinentes. «Qui peut dire ce qui est de droite ou de gauche, aujourd’hui, demandait-il ? Demandons-nous plutôt si une décision ou une idée nous fait avancer ou reculer.» On peut détester les manières et les idées de Martineau mais il a raison de s’interroger sur l’utilité de concepts qui, souvent, n’éclairent en rien les choix qui s’offrent à nous.

En politique, les concepts de gauche et de droite ne sont pas dépassés, comme il le pense, mais ils sont superficiels et très imprécis. Par contre, ils sont peut-être plus précis que «avant/arrière» et «haut/bas» qu’il semble préférer. Quelqu’un qui change de direction continue toujours d’avancer, mais seul un observateur extérieur peut dire s’il est en train de reculer ou de tourner en rond. «Haut/bas» est peut-être moins relatif mais certains sont capables de descendre bien bas pour monter dans la pyramide du pouvoir ou de la richesse. D’autres s’élèvent en se rappelant qu’ils ne sont pas différents de leurs frères humains. Tout est relatif, n’est-ce pas ? Mais trêve d’ironie.

Si on veut utiliser des étiquettes pour penser rapidement, il y a une certaine vérité à dire que les prises de position en faveur de mesures collectives sont «de gauche» et celles privilégiant la responsabilité individuelle sont «de droite». Ces étiquettes nomment quelque chose. Par contre, il est totalement faux de prétendre que l’une représente le progrès et l’autre un recul, que l’une est juste et l’autre non, que l’une est bonne et l’autre mauvaise. Le problème vient, entre autres, du fait que nous associons pêle-mêle des valeurs, des régimes politiques et plusieurs autres idées aux mots «gauche» et «droite». Ces associations et les charges émotives qu’elles possèdent génèrent la plupart du temps beaucoup plus de confusion que de clarté et elles ne permettent pas d’aller au-delà de la surface des choses. On peut considérer les choses différemment.

La perspective qui suit provient de la grille d’analyse proposée par le philosophe et théoricien américain Ken Wilber. Cette grille se développe en quatre quadrants «moi/ça» et «je/nous», reflétant les points de vue intérieur/extérieur et individu/collectivité. Elle éclaire de manière très féconde les valeurs et les réalités que l’on associe généralement aux étiquettes «gauche» et «droite» et permet d’approfondir la pensée à partir de catégories relativement claires qui ont l’immense mérite d’être, en elles-mêmes, de valeur «neutre». Elles peuvent donc être appliquées à toute situation, toute décision, toute analyse.

Grosso modo, on peut dire qu’un discours orienté à gauche insiste sur l’importance des déterminants extérieurs dans la vie d’un individu, c’est-à-dire le milieu où il grandit, les ressources auxquelles il a accès, l’éducation qu’il reçoit, etc. C’est le monde du «ça», les facteurs objectifs extérieurs qui influenceront et détermineront en partie ses comportements et son destin. À l’opposé, on dira qu’un discours orienté «à droite» insiste plutôt sur les valeurs morales d’un individu : sa détermination, son courage, sa persévérance, sa responsabilité et sa liberté de choix. C’est le monde du «je», les facteurs individuels intérieurs qui influencent et déterminent en partie nos comportements et notre destin.

Il est clair qu’il existe des facteurs extérieurs qui limitent la gamme des choix auxquels nous avons accès et il est tout aussi clair que nos propres valeurs jouent un rôle de premier plan dans les choix que nous faisons. Peut-on mettre de côté les valeurs morales d’un individu et dire qu’elles ne comptent pour rien dans son destin? Évidemment non. Pas plus qu’on ne peut nier les limites imposées par la pauvreté, l’absence d’éducation, et le sentiment de ne pas maîtriser son destin par manque général de moyens.

La perspective «gauche/droite» est généralement une perspective «collectivité/individu». Or, il est tout à fait impossible de nier un des deux termes de cette dyade. Les deux points de vue sont également valables et existent de plein droit. Il est facile de voir l’absurdité à laquelle mène la négation de l’une des deux dimensions. On aurait beau avoir les meilleures écoles du monde, un système gratuit de la maternelle à l’université, si les étudiants n’ont pas l’intérêt et la volonté d’étudier, le résultat sera à l’avenant. Le meilleur système de santé au monde sera impuissant à garder en santé des individus qui ne bougent pas, s’alimentent de viande, de sucre et de gras et vivent un haut niveau de stress. La responsabilité individuelle et la responsabilité collective sont aussi indispensables l’une que l’autre.

L’insatisfaction que nous ressentons à l’analyse «gauche/droite» tient le plus souvent au fait que l’on présente les termes comme étant exclusifs : en acceptant l’un, on devrait rejeter l’autre. C’est impossible, et quand on le fait quand même, on nie simplement une partie de la réalité.

Par définition, l’État a la responsabilité de la condition commune, des déterminants sociaux de la vie de chacun : répartition minimale de la richesse, satisfaction des besoins fondamentaux universels, accès aux ressources nécessaires à la vie dans une société démocratique, etc. Mais tout ceci n’aurait guère de sens si ce n’était pour le bien de chaque individu, pour favoriser l’autonomie et la créativité individuelles, et générer l’adhésion à des valeurs civiques, les fameuses «raisons communes» chères à Fernand Dumont, où l’on reconnaît la nécessité de la solidarité sociale. L’un nourrit l’autre et ne peut se concevoir sans l’autre.

Le point de vue «gauche/droite» n’est pas dépassé mais incomplet. Il laisse de côté la moitié de la réalité et n’offre qu’une mauvaise analogie de ce qu’il veut représenter. Nous pouvons mieux penser et mieux nommer les choses en les regardant différemment. Notre compréhension des enjeux de société en retire vite plus de profondeur et de perspective.

En ce qui concerne M. Martineau, sa précipitation à utiliser son statut de «pigiste» pour nier ses responsabilités sociales me fait le classer parmi les gens de droite. Évaluées à l'aune de sa propre analyse, ses idées seraient «dépassées». À mon avis, elles sont plutôt superficielles et incomplètes.

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