jeudi 1 mai 2008

La douleur, la souffrance et le changement

La souffrance est-elle une condition nécessaire du changement et de l'évolution des êtres vivants? Je me pose cette question depuis trois semaines. Elle m'est venue à l'esprit en mettant en parallèle la liste récente des crises qui se creusent -Zimbabwe, crise alimentaire mondiale, subprimes, Géorgie, Kenya- et une expérience d'évolution accélérée commentée dans la revue Nature.

Débarrassons-nous un instant des références judéo-chrétiennes auxquelles on l'associe spontanément en ce pays et la douleur apparaît sous son aspect essentiel: un simple mécanisme de rétroaction du vivant. Elle signale un dysfonctionnement, une difficulté. La souffrance, c'est le fait de ressentir la douleur. Il me semble nécessaire de reconsidérer leur utilité en tant que signaux indispensables et de les réhabiliter .

Chacun peut facilement trouver dans sa propre expérience quantité de situations où la souffrance a été l'amorce d'un processus de changement. Je ne dis pas que tout changement est déclenché par une douleur mais je dis que toute douleur est le signal d'un problème. Que l'on donne suite ou non à ce signal est un autre question. Dans la majorité des cas une petite douleur n'est pas suffisante pour nous amener à nous mettre en marche. Il faut plutôt frapper un mur, se retrouver dans un cul-de-sac, être dans une situation telle que le changement est absolument nécessaire pour continuer à vivre, à travailler, à aimer, à être en relation, etc.

La souffrance et la douleur semblent particulièrement indispensables à l'évolution et au changement sur le plan collectif. Pourquoi pratiquement aucun pays n'a-t-il atteint les objectifs de réduction de gaz à effet de serre déterminés par le protocole de Kyoto? Manifestement, le désagrément et la souffrance n'ont pas atteint un niveau suffisant pour forcer le changement. Trop de gens tirent encore trop d'avantages de la situation actuelle. Il semble que seule une catastrophe, ou la claire perception de son imminence, pourra nous amener à modifier nos comportements.

Une situation a rarement la simplicité d'un caillou dans un soulier, d'une écharde dans une main ou d'une poussière dans un oeil. Dans ces cas, on arrête tout pour faire disparaître les irritants qui mobilisent l'attention. Mais la plupart du temps, la douleur engendrée par une situation particulière est compensée par des avantages, le négatif est contrebalancé par du positif.

Une situation où il n'y a que de la souffrance est rapidement intolérable. Elle peut être aussi banale que l'écharde à la main ou aussi tragique que celle du cancer du nez et de l'oeil de Chantal Sébire. Ce qui est clair, c'est qu'on ne les supporte pas longtemps. Par contre, pour qu'une société modifie l'ordre des choses, l'énergie générée par la souffrance doit être plus grande que l'énergie de résistance au changement. Le point important, ici, est de voir d'où vient l'énergie du changement. Certainement pas de la satisfaction. Je n'aperçois plutôt, comme carburant du changement, que du déplaisir, de la douleur et de la souffrance. Les plus grands rêves, les entreprises les plus exaltantes sont toujours générées par une forme ou une autre de douleur. On trouve toujours une insatisfaction ou une souffrance, à l'origine de tous les désirs, de toutes les visions, de tous les projets. Est-ce ce que Bouddha voulait dire par «la vie est souffrance», première des quatre Nobles Vérités?

L'expérience d'évolution accélérée (Darwinian Evolution on a Chip) dont je parlais au premier paragraphe me semblait impliquer aussi une forme de souffrance. L'idée était de réduire progressivement la densité du substrat nourricier servi à des enzymes. Lorsque les chercheurs ont arrêté l'expérience, les enzymes se nourrissaient 90 fois plus efficacement dans un milieu 20 plus dilué que l'original. Autrement dit, l'évolution a été conditionnée par le défi de survivre dans un milieu de plus en plus appauvri . Darwin a appelé ça le processus de sélection naturelle, ce qui est un aspect de la chose. Mais je crois qu'on peut dire que le moteur du processus est la souffrance. C'est ce que semble confirmer un éditorial intitulé Experimental evolution, paru dans la revue Heredity de mai 2008. On y décrit comment les mutations semblent souvent affecter un élément (un facteur de transcription) impliqué dans l'adaptation à des situations stressantes. Autrement dit, la douleur (signalée par le stress) joue un rôle direct dans l'évolution, même chez les formes de vie les plus simples.

Nous vivons dans un monde dont la cohérence ne fait aucun doute. Les processus du vivant se ressemblent d'un bout à l'autre de la chaîne de la vie et les forces fondamentales qui nous font agir sont plutôt simples même si les processus sont d'une complexité infinie... parce que tout est lié. Nisargadatta Maharaj, un des plus grands mystiques du siècle passé, disait dans son très beau Je suis: «Pour qu'une chose arrive, il faut que tout l'univers concorde. Il est faux de croire qu'une chose en particulier peut être la cause d'un événement. Toute cause est universelle...» Mais laissons ça de côté pour le moment...

Comment terminer cette réflexion? Peut-être par une invitation à être plus attentif à la souffrance? Après tout, ne semble-t-elle pas essentielle à l'évolution? En ce qui me concerne, je n'en doute pas.

Articles cités:
Darwinian Evolution on a Chip. C'est un article très technique, inaccessible à des non spécialistes. Si vous plongez, attardez-vous seulement aux conclusions et aux grandes lignes de l'expérience.
Experimental evolution. Plutôt facile à comprendre même si pointu.
Nature. Il est possible de recevoir gratuitement par courriel le sommaire de cette excellente revue. Il y a toujours quelques articles qui peuvent être lus sans frais. Si vous êtes férus de cette science, c'est un incontournable.

2 commentaires:

gérard a dit…

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gérard a dit…

DOULEUR, SOUFFRANCE & CHANGEMENT.


La douleur et la souffrance sont deux pôles de ma vie professionnelle ; pendant plus ou moins 20 ans à titre de chirurgien , je côtoyais quotidiennement la douleur, signal du corps nous informant qu ‘il doit y avoir quelque chose qui ne va pas et si on laisse traîner les choses , il peut y avoir danger pour la vie ; en ce sens , l’utilité phylogénétique ne fait pas de doute. . La souffrance me semble englober un peu plus et représenter un signal subjectif d’un mal plus global, perte de sens, impression de finitude , désorganisation de la vie intentionnelle. Ma seconde carrière , la psychiatrie s’intéresse plus à la souffrance qu’à la douleur , sauf en de rares occasions où l’individu s’identifie à la douleur physique . La santé mentale a toujours été difficile à définir, mais essayer de rendre les gens moins souffrants , est déjà un défi de taille ; la souffrance sera souvent synonyme d’angoisse , de peurs, de phobies, d’obsessions, de délire, de paranoia, d’hallucinations. Dans le trésor de la langue française informatisée (http://atilf.atilf.fr/tlf.htm) on définit un peu l’un avec l’autre ce qui en indique une différence souvent subtile.

Lorsque la souffrance peut être regardée, observée, avec ou sans aide , et le processus de stagnation stoppé, alors la fluidité reprend et le mouvement de la vie renaît à nouveau. Mais parfois l’atteinte est brutale et malgré l’aide et les moyens modernes, la souffrance fixe tout et gagne la bataille ( Chantal Sébire – les cas de schizophrénie sévère sans auto-critique ). Le pas difficile est toujours d’accepter de vivre avec sa souffrance qui ne sera jamais la souffrance de l’autre et à ce moment , d’être responsable de sa vie prend un sens parfois cruel et implacable. En dehors de ces expériences de vie extrêmement confrontantes , pour paraphraser Jankélévitch qui parlait de la mort , il apparaît intéressant de distinguer ma souffrance , ta souffrance ( les amis , la famille , les proches ) et la souffrance ( celle des autres ).

Cette distinction peut aider à faire le pont entre la solitude immense de la souffrance absolue et la solidarité humaine nécessaire pour aider ces personne . Si je veux faire face à ma souffrance , je n’ai d’autre choix que de d’essayer de me soulager tout en prenant la position du témoin et vivre avec, si c’est tout ce que je peux faire ; ainsi j’assume ma solitude et ma souffrance. ; si je me connecte à ta souffrance ce lien , ce nous te donne la force de lutter ; si je suis sensible à la souffrance , je deviens solidaire des êtres humains qui me ressemblent et m’impliquerai pour éviter le retour de la Shoah ou le génocide du Rwanda ( il semble que ce soit plus facile à dire ! ).



La psychologie moderne nous apprend que le petit homme est un être de relation et que si l’attachement est déficient il sera souffrant une bonne partie de sa vie surtout dans ses relations affectives où ses besoins illimités feront fuir l’autre de toute intimité possible et où les enjeux de séparation le rendront fou de rage, dysfonctionnel et déprimé. Quoiqu’il en soit il devra se réapproprier son autonomie affective et tourner la page d’un passé carencé ce qui exigera de lui de vaincre une grande force d’inertie pour faire un tel changement, mais que faire d’autre ? Ce type de souffrance sera difficile à assumer seul et nécessite la contribution d’une véritable équipe à la rescousse.

Je concluerai sur un plan plus personnel; je dirais que les zones de souffrance m’ont toujours fait bouger, m’ont secoué de l’endroit où je m’enlisais ( trop de confort ? manque de challenge ? ) m’ont aidé à vivre avec cette belle notion bouddhiste qu’on appelle l’impermanence et ainsi faire face à l’insoutenable légèreté de l’être .

gerard